La thématique de l’écologie dans la Geste des six royaumes d’Adrien Tomas

Lyon Sprague de Camp, grand écrivain du 20e siècle, a écrit dans son essai de 1976, au sujet de l’heroic fantasy qu’il s’agit d’une ” école de la fiction fantastique dans laquelle les héros sont plus héroïques, les vilains tout à fait infâmes et où l’action prend totalement le pas sur le commentaire social ou sur l’introspection psychologique “. Plus de quarante ans plus tard on peut voir que de nombreux auteurs se sont employés à démentir ces propos. De plus en plus d’ouvrages abordent des thématiques d’importance, mêlant merveilleux, fantastique et réflexion, faisant transparaître des préoccupations réelles dans ces univers enchanteurs, à la fois si éloignés de nous et pourtant si proche.

Adrien Tomas et sa Geste du Sixième royaume font parti de cette catégorie, l’histoire se déroule dans un monde imaginaire et voit s’opposer deux aspect du monde, Le Père, qui symbolise la nature sauvage et le rêve, et Le Maître, qui symbolise le progrès, la soif de connaissance et la nature maitrisée. Comme ces deux aspects sont d’une puissance qui dépasse l’entendement, ils ne peuvent s’affronter directement, et doivent suivre les règles d’une sorte de jeu très codifié. Ainsi, chaque puissance doit choisir une Fille, qui sera son héraut, ainsi que cinq personnages, incarnant les cinq sens. Chacun de ces personnages devra lui-même guider une armée spécifique.

Cependant, malgré le fait qu’ils soient soumis aux mêmes règles, chaque aspect va faire des choix qui représenteront mieux ce qu’ils incarnent. Le Père choisira une dryade pour Fille, créature imaginaire associée à la forêt par excellence, là où le Maître va préférer une divinité meurtrière qui ne rêve que de conquêtes sanglantes et de domination. Pour les races, le Père portera son choix sur des créatures liées à l’imaginaire, comme des elfes, des dragons, des sylphides (une espèce insectoïde dont la seule et unique mission est de protéger la forêt où repose le Père), ou des peuples humains liés à la nature. Le Maître, de son côté va privilégier les royaumes humains qui entourent la forêt, comptant sur leur cupidité et leur avidité pour les pousser à la raser.

Toutefois ce n’est pas un simple jeu, car derrière cet affrontement se joue le destin du monde, la victoire d’un camp ou de l’autre est lourde de signification. Si le Maître l’emporte, le sixième royaume (la forêt), disparaîtra, et avec lui la magie et les rêves qui habitaient les citoyens du monde. Cette disparition déclenchera le décompte avant la fin du monde, Les hommes se dévoueront entièrement au Maître, développeront le progrès jusqu’à un point où ils ne pourront plus le contrôler et se détruiront eux-mêmes. De son côté, le Père n’a pas de telles ambitions, il ne veut pas détruire le Maître, simplement le plier à sa volonté, pour annihiler son ambition et sa soif de dominer le monde. Il a conscience que les hommes ont autant besoin de rêve que de réalité.

Il y a donc une certaine inégalité entre les deux camps, l’un peut faire disparaître l’autre, tandis que l’autre veut simplement juguler les aspirations du premier. Ce n’est pas par hasard, la thématique écologique est bien présente, comme une sorte d’alarme lancée pour alerter le lecteur. Outre la dimension prétendument manichéenne de la lutte, il y a une véritable réflexion qui se développe. La forêt incarne l’inconnu, la part sauvage de l’homme, sa soif d’exploration, sa volonté d’échapper à toute restriction pour s’envoler toujours plus haut, mais aussi notre monde à nous qui se meurt. C’est une double lutte qui se déroule sous les yeux du lecteur, entre les deux aspects de l’homme, mais également entre deux concepts qui régissent notre monde. Nous aspirons toujours à plus de connaissances pour nous faciliter la vie, mais souvent au détriment de l’écologie, la surexploitation des sols, l’élevage intensif, l’abattage des forêts pour cultiver une seule variété de plantes. Tous ces exemples illustrent bien jusqu’où peut aller l’homme, il détruit pour mieux vivre, mais ce n’est qu’une solution à court terme, puisque viendra un jour où la terre qui l’héberge ne sera plus capable de suivre ces changements. C’est cette idée qui est reprise dans La Geste du sixième royaume, les armées des hommes sont cupides, elles veulent abattre la forêt pour s’emparer du territoire et proliférer, sans même avoir conscience de ce que cela implique. En perdant l’Âme de la forêt, c’est leur âme à eux qu’ils perdront, ils céderont leur part d’imaginaire pour devenir des êtres de science, de réalité, de concret.

Pourtant la victoire du Père n’est pas aussi lourde de conséquences, au contraire, elle fait même office de leçon de morale. Il ne veut, et ne peut pas détruire son “frère” parce qu’il incarne une part de l’homme, sa soif de connaissance, et que l’homme ne serait plus homme sans cette dernière. Au delà d’une quelconque bienveillance, c’est un certain réalisme qui prime ici, nous devons apprendre à nous contrôler nous avant de vouloir contrôler notre monde, parce qu’au final le réel danger ne vient pas de l’extérieur, il est tout proche, en chacun de nous.

C’est contre cela que semble nous alerter Adrien Tomas, contre notre soif incontrôlée de progrès, à vouloir toujours vivre mieux, on risque de ne plus pouvoir vivre du tout. Les hommes jouent constamment avec leur vie, avec leur monde, sans même en prendre conscience, le problème étant que dans notre monde à nous, nous n’avons pas de dragons ou d’elfes pour nous protéger de nous-mêmes.

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