Quand Twin Peaks n’est plus Twin Peaks 

Un oiseau lève la tête, juché sur une branche d’un arbre vaguement fleuri et familier. Plan large d’un bâtiment, dont la fumée blanche se fond dans le ciel morne. Des morceaux de bois partent en étincelles sous la lame rouillée d’une scie placide. Une route sans cachet que l’on reconnaîtrait entre mille, avec son panneau émaillé représentant deux pics montagneux. «Welcome to Twin Peaks ». Une chute d’eau nous mène par son écume à la première scène. Lorsque ce générique se montre pour la première fois, en 1991, c’est le début d’une ère. Ce sera celle de la Quality television. Le genre télévisuel est alors réinventé, il part soudain à la rencontre d’autres genres, d’autres médias, et du spectateur. Regarder Twin Peaks, ce n’est pas seulement voir. C’est aussi sentir, laisser les images passer de nos yeux à notre imaginaire, et renoncer à une forme de compréhension qui relèverait pourtant presque du naturel. Les arcs narratifs sont ici complexifiés, et l‘intrigue se permet un va-et-vient régulier entre le soap opera, le film noir et l’horreur.

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Lorsque le spectateur se plonge dans la recherche effrénée du meurtrier de Laura Palmer, un phénomène étrange se produit. En effet, l’intrigue lui est hermétique, ou presque. Si il jouit du privilège de suivre plusieurs personnages, et donc d’une certaine vue d’ensemble, les énigmes qui lui sont servies ne trouvent pas de réponses directes. Ainsi, la Dark Loge, cet endroit mystérieux à la définition complexe, ou encore la terrible sentence Fire Walks With Me, sont un questionnement nous concernant. Ils sont à la fois à Twin Peaks, et dans notre tête. Notre imagination s’en empare, et nous cherchons à résoudre le puzzle en accolant réalité et fiction. Le fantastique dans Twin Peaks, il est hallucinatoire. Entre rêve et mythologie, il n’évoque pas que l’irréel, mais aussi une forme d’ombre travestie, une adaptation de notre monde en immense fresque mouvante. Le lien le plus troublant se situe peut être à la fin de la saison 2, et cette étrange prophétie qui nous somme d’attendre 25 ans pour retrouver la Dark Lodge. Impatient, le spectateur s’insurge, trépigne, demande que ces 25 irréelles années ne soient pour sa montre que quelques minutes. Pourtant, il faudra 25 années de notre monde pour retrouver les rideaux rouges empesés qui s’étaient un jour fermés sur l’agent Dale Cooper.

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La saison 3 marque d’autant plus le lien entre Twin Peaks et notre monde. Pour peu que l’on ait été trop jeune en 1991, lors de votre premier visionnage, notre regard était déjà nostalgique. La série montrait alors un monde qui était celui de nos parents, que nous saisissons par ses clichés. Les personnages reconnaissables, la vie américaine, le dancing, le diner, les pick up et les blousons de cuir. C’était alors presque une bulle hors du temps, où les choses de la vie ralentissent à la frontière. Pourtant, les 25 année que nous avons vécus n’ont pas épargné la bourgade. La saison 3 reprend Twin Peaks à partir de ce qu’elle n’est plus. Un gouffre s’est formé, aux couleurs de la mort, du temps, de notre vieillissement. Le présent est saisi, et par lui, nous. Notre culture, notre monde, nos références et nos acquis communs sont une part de l’expérience.

Ce laps de 25 ans, cependant, convient d’être nuancé. L’œuvre n’est pas morte, et n’a pas réellement subit de pause. Non seulement elle a continué à vivre dans le coeur et le cerveau de passionnés, qui l’on fait vivre par leurs théories et leur fan-art, mais elle a aussi évolué au sein d’autres médias. Aussi, si nous pouvons affirmer que David Lynch est une figure majeure derrière le nom de Twin Peaks, Mark Frost n’est pas en reste. Ainsi peut-on noter la sortie de son livre L’histoire secrète de Twin Peaks, qui ne peut que être envisagé en tant qu’élément intégrant l’œuvre globale, et donc transmédia, de Twin Peaks. L’œuvre de Mark Frost ne se contente pas de parler de la série, ou d’en accrocher des histoires anecdotiques. Au contraire, elle se place entre la deuxième et la troisième saison. Elle permet à la fois de comprendre la série, mais aussi de poursuivre la route des personnages. L’écriture de Mark Frost est crédible, et nous entendrons par là qu’elle se met en cohérence totale avec l’univers et l’ambiance de la série. Elle prend soin d’y référer sans s’en rendre prisonnière, devenant alors son égale et non pas son produit. Le lecteur et le spectateur sont traités également, prenant part au même univers, partageant un terrain commun par des chemins différents.

Le livre de Mark Frost, tout comme les films présents autour de la série, font de Twin Peaks une œuvre plus large que cette dernière. L’intrigue principale elle même se métamorphose, laissant le meurtrier de Laura Palmer devenir, non pas le clou de série, mais la porte d’un embranchement d’éléments plus complexes. L’écriture de Mark Frost ne se contente pas de reprendre des topos de l’univers qui nous sont acquis, mais elle étend celui-ci. Ainsi sommes nous alors transportés dans la ville, au côté du jeune Dale Cooper. Les lieux deviennent alors concrets, et s’ajoutent à la carte mentale que nous nous fabriquons. D’autres personnages surviennent, prenant part pleine à l’intrigue, au monde, devenant des causes et des conséquences qui s’interposent naturellement dans la courbe du temps.

Le journal de Laura Palmer, livre écrit par la fille de David Lynch, est un élément lui aussi intéressant. Ce journal n’est présenté que par fragments dans la série, ceux retrouvés par les protagonistes. On pourrait donc croire à un produit dérivé, à un élément accessoire. Honnis soit qui mal y pense, certaines réponses ne se trouve que dans ses lignes, qui retracent ainsi les derniers jours de Laura Palmer.

L’histoire secrète de Twin Peaks n’est pas intradiégétique à la série. Il présente un dossier anamnésique sur Twin Peaks, écrit par le mystérieux Archiviste. Sur ce dossier nous trouvons alors les annotations d’une jeune recrue du FBI, mandaté pour trouver l’Archiviste. Ce dossier présente alors une histoire étendue de la ville et de ses mystères, ainsi que les observations de l’agent qui met en lien des faits indépendants dans l’espoir de trouver des pistes. Le fond mêle le vrai, le supposé et le redouté, ne levant jamais totalement le voile de l’inquiétant et de la vérité, mais offrant au lecteur de nouveaux grains à moudre.

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Chaque partie de Twin Peaks observe une certaine cohérence dans son individualité. Elle sont toutes accessibles une par une. Cependant, pour trouver toutes les clefs, il faut ouvrir tous les coffres. Chaque œuvre complète ainsi les autres, et se place en clef de voûte de l’histoire. Celle-ci dépasse alors la simple résolution d’un meurtre. C’est la compréhension d’un monde, d’abord fictif et puis le nôtre. Les réponses ne sont pas toutes offertes au lecteur. Dans Twin Peaks, il convient de chercher, sans jamais être sûr de trouver. C’est le cheminement qui fait sens, montrant nos inflexions et réflexions.  Pour finir, il conviendra de se rappeler la phrase de Monica Bellucci, jouant son propre rôle dans le rêve de Gordon Cole, et qui illustre à merveille la relation transmédia inhérente à Twin Peaks. David Lynch brise alors ici le quatrième mur. Rien d’innovant pourrait-on dire, cependant la forme de cette rupture est surprenante. Dans sa forme, d’abord : Monica Bellucci parle à Gordon Cole, mais paraît aussi bien s’adresser à nous. Ensuite, il ne s’agit pas d’une rupture unique entre notre monde et la fiction, mais aussi la relation inverse, et puis celle de la fiction avec la fiction. Le personnage de Bellucci agit en miroir. Elle s’adresse à nous, à Cole, et lorsqu’elle se tait, c’est pour regarder par dessus l’épaule de celui-ci. Que trouvons nous alors ? Un extrait d’un film qui vient se mêler à la série, et puis l’évocation du travail de l’Archiviste, qui n’est pas expliqué, mais prend sa place légitime dans l’œuvre. Par cette scène, Twin Peaks n’est encore une fois plus Twin Peaks, et nous tombons inlassablement au côté de l’actrice, pont tangible entre notre monde et la fiction.  Et ainsi Monica Bellucci nous demande-t-elle « But, who is the dreamer ? ».Les images sont souvent symboliques, et se passent de mots. Les mots peuvent aussi se passer d’images. Il en va ainsi pour les livres. Au final, Twin Peaks n’est alors plus Twin Peaks, nous entendrons par là la série éponyme. Non, Twin Peaks est alors un monde, dans lequel gravitent des films, une série, des livres, et nous, élément essentiel à l’intrigue, et à la survie de cet univers.

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