Altered Carbon : La valeur d’une vie

Derrière ce titre très Primo Levi (pour ceux qui n’ont pas la référence, c’est Si c’est un homme) se cache la problématique du jour. Aujourd’hui on va se pencher sur l’adaptation en série toute récente (2018) du roman Altered Carbon de Richard Morgan. Attention, cet article contient du spoil à la louche, alors si vous ne l’avez pas vu (la série hein, pas l’article), passez votre chemin !

Le futur sera différent…ou pas.

L’histoire d’Altered Carbon se déroule dans un futur proche, sur la planète Terre, au 28e siècle en Amérique pour être plus précis. Le monde a évolué, la technologie surtout : dans ce futur, l’humain a résolu son plus grand problème, il a vaincu la mort ! Splendide dirons-nous, mais quel est le secret ? Tout réside dans une pile de carbone modifié (les plus complotistes y verront un lien avec le nom de l’oeuvre sans doute), pile dans laquelle on injecte la conscience de l’individu, et qui lui permet de changer de corps. Ce dernier n’est d’ailleurs plus appelé corps, mais “enveloppe”. Ainsi lorsque la mort nous guette, il nous suffit de nous faire réinjecter dans une nouvelle enveloppe, et fini les blessures mortelles ou les ravages du temps. Tant qu’on ne se fait pas “détruire la pile”, les possibilités sont infinies !

Cela a créé un nouveau marché : celui du réenveloppement. Les enveloppes peuvent être organiques et naturelles (comprendre par là, enfantée via des humains), synthétiques (désignée selon des goûts spécifiques, adieu les spams pour s’agrandir le pénis), ou artificielles (dans des matières plus résistantes, une ossature robotisée, enveloppée de silicone, le nec plus ultra de la résistance, Frankenstein peut aller se rhabiller). Il est également possible de se cloner, ainsi si on est très attaché à son corps, on peut le recréer à l’infini, et se réenvelopper dans son propre corps.

Altered Carbon GIF by Hornet

Dans le futur, Ben Barnes n’a plus le monopole du type bien gaulé.

L’argent ne fait pas le bonheur…mais visiblement il fait tout le reste.

Toutefois tout a un coût, et vous vous en doutez, c’est là que se trouve le sel de cette série, l’immortalité a un prix. Derrière cette déclaration très faustienne se cache la réalité dure, violente, cruelle et vicieuse, tout le monde peut avoir accès à l’immortalité, mais encore faut-il en avoir les moyens. Qui dit “marché”, dit “prix”, ainsi plus la demande est précise, plus on casque : designer son enveloppe coûte une fortune, et posséder des clones un bras (vous avez saisi l’allusion ?). 

Mais alors comment font les pauvres ? Et bien ils prennent ce qu’on leur offre, cela nous est indiqué dès le premier épisode, quand une petite fille victime d’un accident se retrouve réenveloppée dans un corps d’une femme de 50 ans parce que c’est tout ce qu’ils peuvent se permettre. 

Le corps, parce qu’il est maintenant disposable, perd sa valeur, on lui enlève son nom, c’est devenu un objet. La vente d’organe est légalisée, c’est une forme de recyclage en soi après tout, les soins médicaux sont dispensés selon les moyens du patient. Ceux qui peuvent payer passent les premiers, si vous n’avez pas d’argent, vous attendez, “comme tout le monde”. En soi ce n’est pas forcément différent de la réalité, c’est la logique de l’argent poussée à son paroxysme, et puisqu’ici le corps n’a pas de réelle valeur, s’attacher à une enveloppe c’est comme un caprice d’enfant : après tout, si votre enveloppe est abîmée, vous n’avez qu’à en changer, “comme tout le monde”.

Altered Carbon GIF by NETFLIX

Quand vous commandez votre tacos avec un supplément fromage.

 

Les inégalités sociales, c’est comme le bon vin…

Cette logique de l’argent va donc créer un fossé encore plus grand entre les prolétaires et ceux qui ont les moyens, et cela s’accompagne d’une réflexion particulièrement troublante : si vous êtes riche, vous recréez votre corps à l’infini, celui-ci devient la marque de votre identité, on vous reconnaît au visage. Mais alors si vous êtes pauvre, comment on vous reconnaît ? Et bien on nous vous reconnaît pas, c’est votre parole qui fait lieu de faire-valoir (le héros en profitera justement à un moment pour se faire passer pour quelqu’un d’autre). Du coup quid de votre identité ? Quelle valeur possède-t-elle ?

Hélas, le fossé ne s’arrête pas là, les plus riches peuvent effectuer des “sauvegardes”, leur conscience est conservée via un satellite, ce qui fait que si leur pile est détruite, ils “revivent” dans un clone ailleurs, ils sont donc véritablement intuables.

 

Il convient également de préciser à ce stade de la réflexion que le réenveloppement successif dans différentes enveloppes peut causer des troubles de la personnalité, ou accessoirement briser votre conscience, ce qui peut mener à votre mort.

Altered Carbon GIF by NETFLIX

Voilà ce qu’aurait pu donner Split avec un budget effet spéciaux

 

Dieu est mort, vive Dieu.

L’humain a donc transcendé la vie, et ce faisant, la mort. Il a vaincu sa plus grande peur, il a maîtrisé la nature. Enfin, pas tous les humains du coup. Les plus âgés sont surnommés des “Math” (pour Mathusalem, référence biblique à l’homme qui aurait vécu le plus longtemps, 969 ans pour être plus précis), ce sont eux qui bénéficient de sauvegardes et de clones, ils sont au-dessus de l’humanité. Hélas le rapport à la religion ne s’arrête pas là, puisque ces “math” se sont séparés des humains normaux et vivent dans “L’Aérium”, des domaines au-dessus des nuages, pour littéralement surplomber l’humanité. Leur argent et leur immortalité les a rendu insensibles aux soucis du commun des mortels, ils passent leurs journées à assouvir leurs plaisirs, à organiser des réceptions où ils boivent, se droguent, et exposent leurs pires fantaisies, véritable fantasme d’une élite libertine débridée, le paradis des possibles. Les math n’ont plus aucune notion de la valeur, pour eux la vie humaine ne vaut rien, ils organisent des combats d’enveloppes, où des gens s’entretuent, avant d’être réenveloppés dans de “meilleurs corps”, ils se payent des prostituées qu’ils peuvent tuer dans la folie du moment, la vie n’a plus rien de sacrée.

On se rend alors compte que si l’immortalité permet de transcender la condition de l’homme, elle lui fait aussi oublier sa valeur. Qu’est-ce qu’un corps ? Une ressource réutilisable. Qu’est-ce que l’âme ou la conscience ? Une pile de carbone modifié. Quelle valeur a une vie humaine dans ce cas ? La vie a la valeur qu’on lui accorde, et tout est toujours question de prix. Pour les math, qui ne craignent plus la mort, la vie n’a donc aucune valeur. Qui donc ose se plaindre d’avoir été tué, alors qu’on lui donner un autre corps ? Il est même possible qu’il gagne au change !

C’est une logique vieille comme le monde, c’est l’unicité qui donne sa rareté à quelque chose, si elle peut être dupliquée, alors elle perd de sa valeur. Les humains n’accordent plus de réelle importance à leur enveloppe désormais, toutefois ils craignent toujours de perdre leur pile, parce que si on la leur détruit, ils disparaissent. Au final on a simplement transféré ses peurs dans un autre réceptacle.

Science Fiction GIF by NETFLIX

 

Une utopie souillée

Pourtant, à l’origine tout est parti d’un rêve, celui d’une femme qui rêvait d’explorer les étoiles, mais qui avait conscience qu’elle n’aurait pas le temps de le faire. Une femme qui imaginait que grâce à son invention, elle pourrait partir à l’aventure sans se soucier de rien. Hélas, tout rêve se corrode face à la réalité, toute utopie se corrompt lorsqu’elle se heurte à l’intérêt personnel. Son rêve a été accaparé par d’autres moins bien intentionnés, qui ont décidé de le monétiser. Oui vous pourrez explorer les étoiles, mais pour cela il faudra payer.

Et la religion dans tout cela ?

Altered Carbon ne se contente pas de nous renvoyer nos fantasmes en pleine figure, l’oeuvre va jusqu’à s’aventurer en terrain miné : la religion. Dans ce 28e siècle elle existe toujours, et ses plus fervents croyants considèrent le réenveloppement comme une hérésie, pour eux la vie est unique, si l’on meurt, on rejoint Dieu, si on se fait réenvelopper, on perd cette chance et on ira en Enfer. D’autres ont fini par se détourner des anciennes divinités éthérées pour se tourner vers du solide, et voient dans les “math” les véritables divinités, des entités qui ont vaincu la mort, peuvent revivre à l’infini, ne disparaissent pas si on leur explose la pile.

Est-ce qu’être un Dieu, c’est réellement vivre ? Vous avez deux heures.

Ne nous quittons donc pas sur cette note si disgracieuse, car l’ironie de la condition humaine finit toujours par nous rattraper. Etre immortel ce n’est pas perdre ses préoccupations, c’est simplement changer ses priorités et ses angoisses. Ainsi Bancroft, qui a vécu 350 ans et aime sa femme depuis plus de deux siècles, en vient à la diviniser, car l’amour n’a pas de frontière, c’est bien connu, et celle du temps ne lui fera certainement pas obstacle. Pourtant cette adoration s’accompagne de ses problèmes, il l’aime à la folie, et cette notion prend toute son ampleur dans un monde où tout est possible. Bancroft développe des fantasmes qui le poussent de plus en plus loin sur un chemin dont la destination est inconnue : ainsi il n’hésite pas à se payer des prostituées qui ressemblent à sa femme et qu’il roue de coups, allant même jusqu’à les tuer lorsque la tension devient trop forte. Plus un sentiment est fort, plus son expression peut être violente.

Comment garder un semblant de cohérence alors ? Bancroft se considère comme un homme (quelle ironie) de valeur, il n’hésite pas à distribuer des vivres à des miséreux porteurs de maladie, quitte à sacrifier son clone du moment à leur contact, tant qu’ils ont un instant de joie dans leur morne vie. De même, il repaye toujours une enveloppe aux prostituées qu’il tue. Qui a dit que le gentleman était mort ? Mais les valeurs sont comme les résolutions ou les vœux, elles enchaînent la conscience, elles condamnent à la damnation par le remord. Un jour, sous l’effet d’une drogue puissante, Bancroft franchira la ligne, il détruira la pile d’une prostituée, puis, ne parvenant pas à faire face à ses actes, il se suicidera, se réveillant avec sa sauvegarde faite 48h plus tôt, le privant de ses souvenirs et du poids de sa culpabilité. Pourtant, ce n’est pas parce qu’on l’oublie que le crime disparaît, bien au contraire. 

Dieu se croyait plus fort que lui-même, et finit donc par se trahir, il a vécu si longtemps en s’imposant des limites qu’il a fini par les dépasser dans l’euphorie d’un instant. Un instant contre 350 longues années, mais un instant suffisant pour le condamner.

Nous pourrions nous quitter sur une morale du type “il faut profiter de l’instant présent et ne pas rêver d’un futur possible”, mais cela ne rendrait pas grâce à cette oeuvre. Ainsi, je vous invite plutôt à réfléchir sur vous-mêmes, que feriez-vous s’il vous était donné de vivre éternellement, finiriez vous comme Bancroft, dévoré par les démons que vous avez vous-même créé, ou bien choisiriez vous de partir plus tôt, écourtant votre vie mais gardant votre conscience saine et certain de ne pas commettre l’irréparable ?

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