Alice et Esther, le lapin blanc ou le suicide.

Avec la sortie d’un nouveau Toy Story et du Roi Lion, vous n’avez pas pu manquer la vague de joie qui a emporté petits et grands en ce début d’été. Je ne vais pas ici m’attarder sur le phénomène Disney, mais plutôt sur ce qu’il révèle de nos générations d’adultes. En effet, s’il peut paraître naturel de voir un enfant tout émoustillé par les dessins animés, quand il s’agit d’un adulte, il ne faut pas attendre longtemps avant de voir s’enchaîner les justifications. C’est “un grand enfant”, il a “une âme d’enfant”, il n’a “pas grandi”, c’est “son côté gamin”. Il y a donc une césure nette entre l’enfant, qui aime l’imaginaire et les dessins animés, et l’adulte, qui aime le chocolat noir, le vin rouge et mange ses brocolis sans pleurer. Si l’on aime  le Roi Lion, alors c’est comme si une part de nous n’avait pas grandi, comme si quelque chose en nous était presque atrophié.

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Alors non

Cette opposition vise bien sur à démarquer l’adulte de l’enfant, à faire comprendre toutes les responsabilités, le poids du passage. Nous étions innocents, irresponsables, dépendants, et voilà que nous devons prendre la place des grands, et prendre en charge les nouvelles générations. L’innocence est alors mignonne pour le bambin, et pathétique pour l’adulte. De manière plus globale, ce qui est toléré pour l’enfant l’est rarement pour l’adulte. Et c’est là qu’intervient Alice.

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Un très beau panneau

Je n’ai jamais compris pourquoi en grandissant il était conseillé de justifier son amour de l’imaginaire en se traitant soi-même d’enfant, ou alors d’en avoir honte et de renier les fondements de nos rêves. L’imaginaire est un outil précieux dans notre développement personnel, et c’est bien souvent aussi une nouvelle manière d’appréhender la réalité. Alice, par exemple, cette jeune fille qui suit le lapin blanc, est l’exemple même d’un imaginaire qui suit notre vie. C’est d’abord, en tant qu’enfant, une petite fille qui partage notre curiosité maladive, et nous entraîne dans un rite initiatique qui nous armera pour notre propre aventure. Mais le nonsensique de Caroll, c’est aussi une remise en question de la société, de l’adulte ironiquement, et un refus de l’autorité. Ce conte parodie les autres en détournant leur morale et leur naïveté, et propose plusieurs niveaux de lecture. Ainsi, à partir des années soixante, les références à Alice se multiplient, et, au delà de l’aspect courtois, ces allusions permettent alors de saisir le versant sombre et étrange des divagations d’Alice. Nous nous concentrerons ici sur une référence en particulier, avec le personnage de Sylvia Plath qu’est Esther, dans The Bell Jar.

 

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Ploup, on plonge dans la dépression

Esther Greenwood vient de terminer ses études, et jouit d’une bourse plutôt confortable à New York. C’est alors que les doutes l’assaillent, rendant un rapport à la mort déjà compliqué presque invivable. La jeune fille tentera de se suicider, et sombrera dans la dépression, avant d’être internée. On pourrait croire que le rapport avec Alice survient dans l’axe fort de la folie, avec une dimension hallucinatoire, mais en fait le parallèle est fait avant. C’est la réalité qui est hallucinatoire pour Esther, elle voit le monde comme un univers étrange. Ce bébé dans le formol qu’elle voit à l’hôpital devient le bébé qu’Alice trouve chez la Duchesse, et le lapin se cache dans l’expression “like somthing conjured up out of a hat”, en toute discrétion.  Esther n’est pas “de l’autre côté du miroir”, mais elle est dans “une cloche de verre”, le parallèle est simple. Le chat du Cheshire lui même s’invite dans les tentatives de suicide, d’abord lorsque Esther remarque que la corde à son coup fait une queue de chat, puis clairement lorsque le visage de son amie morte flotte devant elle “souriant et désincarné comme le museau du chat du Cheshire”. Tout comme dans l’oeuvre originale, le félin fait figure d’interrogation, il est ici un diagnostique et un sévère jugement.

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Bonjooour, c’est pour un jugement

Le passage dans le trou, pour Esther, se sera cette cave ou elle se terre pour mourir. Nous savons alors qu’Alice se réveillera, mais rien n’est dit pour Esther, qui cherche toujours le repos lorsque nous refermons le livre

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Son sourire indique qu’elle n’a pas passé la moitié du livre

Enfant, Alice nous emmène dans un rêve ou nous grandissons. Adulte, elle dévoile alors un autre visage. Il est toujours possible de rêver en étant adulte, et c’est même possiblement l’une des plus jolies choses qui soit. C’est par cela que nous nous évadons, que nous construisons des mondes possibles et des lendemains scintillants. L’adulte ne s’oppose pas à l’enfant, mais il le complète. La naïveté se mue, mais la curiosité et l’imagination doivent persister. Ce qui change radicalement cependant, c’est que nous apprenons à faire avec bon nombre de concepts qui sont inconnus aux plus jeunes. La dépression, les responsabilités, l’échec, la solitude, la maladie et la mort entrent dans nos vies, et, une fois leurs visages familiers, si vous venez d’aventure vous pencher à nouveau sur les sources imaginaires de votre enfance, vous les verrez alors clairement. Il étaient là depuis le début, grandir c’est peut être alors simplement les voir, et les accepter.

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Quand on nous donne des conseils sur comment éviter le stress

 

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