Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ou la dépression post-apocalyptique.

Un monde dévasté, une humanité installée sur Mars, et une population d’androïdes à l’apparence parfaitement humaine mais dangereux. Jusque là, j’ai l’impression de parler d’un scénario de science-fiction qui a connu des milliers d’applications dans notre littérature. Pourtant, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques se détache de tous les autres.

C’est de ce roman que sera inspiré le film Blade Runner de Ridley Scott, un film devenu culte, qui a permis d’auréoler de gloire le genre science-fictif. Aujourd’hui pourtant nous nous concentrerons uniquement sur le livre, tentant de l’arracher de l’ombre de son adaptation.

Rick Deckard vit à San Francisco, enfin ce qu’il en reste. Il est chasseur de prime, tueur d’androïdes pour faire simple. Autour de lui, la population réduite tente de vivre dans un quotidien dérangé. Les plus chanceux et raisonnables émigrent, mais pour le pouvoir faut-il encore avoir une utilité et un patrimoine génétique viable, et ce malgré les radiations. Ceux qui en ont subi les conséquences sont les “spéciaux”, comme John Isidore, qui sont laissés là pour mourir, sans chance d’émigrer ou de procréer. Sur d’autres planètes, des androïdes de plus en plus perfectionnés sont créés afin d’aider les colons, et c’est ainsi que naissent les Nexus 6, le dernier modèle des industries Rosen. Ces derniers s’échappent des colonies pour revenir sur Terre, et c’est là que Rick Deckard intervient pour les “retirer”.

Les actions s’enchaînent, et pourtant ne portent pas le cœur de l’oeuvre. Ici le futur est noir, désespérant. Sur Mars on meurt d’ennui, sur Terre on meurt des radiations. Et au milieu de tout ça, l’humain doit se redéfinir. Si les androïdes ont l’air d’humains, qu’est ce qui les séparent de nous ? Improvisant une réponse, l’humanité mise sur son empathie.

« Pour Rick Deckard, un robot humanoïde en fuite, un robot qui avait tué son maître, qui possédait une intelligence plus vaste que celle de bien des êtres humains, mais qui ne respectait pas les animaux et se trouvait dénué de la faculté empathique qui lui eût permis de se réjouir des succès et de pleurer les défaites d’une autre forme de vie que la sienne, pour Rick Deckard, un tel être était le parangon du tueur. »

C’est l’empathie qui sépare l’homme de la machine. Le Nexus 6, lui, met plusieurs secondes à réagir face à une atrocité, sans compter qu’il ne sait pas s’occuper d’un animal. Alors adopté, un animal devient une obligation morale, une preuve d’humanité, et il y a ses fameuses boites à empathie, qui programment les citoyens chimiquement dès le matin. On peut ainsi être heureux, concentré, motivé, juste en appuyant sur un bouton…un peu comme une machine ? Il s’agit alors de ne pas faillir, de toujours montrer ses émotions, et ceux qui n’en ont pas, ou moins, sont peut-être des Nexus 6. Ces derniers sont tellement réels, presque des miroirs, qu’ils font ça et là douter les vrais humains de leur humanité. On passe alors des test, celui de Voigt-Kampf par exemple, pour connaitre son niveau d’empathie, et savoir quel est notre camp.

Le combat n’est alors pas celui de l’homme contre la machine. C’est celui de l’homme contre l’homme, c’est la recherche d’une définition, d’une identité. Ce doute permanent finira par ronger Deckard, et gagnera sur toutes ces certitudes. Après avoir lui même douté de son humanité, comment peut-il alors être sûr de la nature d’un androïde ?

“Les androïdes rêvent-ils ? se demanda Rick. De toute évidence, la réponse est oui, sans quoi il ne leur arriverait pas de tuer leurs employeurs pour s’enfuir ensuite sur la terre. Pour y trouver une vie meilleure, sans servitude.”

Dans ce monde radicalement différent, il n’est pourtant pas difficile de s’identifier aux personnages. Peu importe l’époque, la recherche de sens nous concerne. La différence est alors plus subtile qu’une réaction : les androïdes veulent survivre, l’humanité cherche un sens à sa vie. Cela n’est pourtant en rien visible facilement, et au final, les androïdes et les humains ne sont pas, sur une multitude de points, radicalement opposés. Ici, tout le monde a peur, de mourir comme d’être mis hors service. Et autour, la tropie croît, avalant toute forme de vie.

La tropie, ce sont les objets inutiles, les imprimés publicitaires, les boîtes d’allumettes vides, les papiers de chewing-gum ou les journaux de la veille. Quand il n’y a personne dans le coin, la tropie en profite pour se reproduire. Par exemple, si vous allez vous coucher en laissant de la tropie dans votre appartement, vous en trouvez le double à votre réveil le lendemain matin. Elle n’arrête pas de croître, encore et encore. (…) C’est un principe universel, à l’oeuvre dans l’univers tout entier ; c’est l’univers dans son ensemble qui s’achemine vers un état d’absolue tropie.

L’humain, même en pleine apocalypse, cherche à se justifier. Il est au centre du monde, d’autant plus lorsqu’il est seul à dévaster son habitat et les autres formes de vie. Rien n’occulte pour lui sa grandeur, son statut d’intelligence supérieur. Cependant, s’il crée lui même des intelligences supérieures, qui lui ressemblent qui plus est, alors il ressent le besoin de se rendre légitime. Il est différent, et il doit le prouver, se conforter. C’est cela, le cœur du livre. Une humanité qui vacille car elle a perdu le sens de sa nature.

 

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