Paul Auster et le temps des catastrophes

«Et puisque les critiques me condamnent au nom de la littérature sans jamais dire ce qu’ils entendent par là, la meilleure réponse à leur faire, c’est d’examiner l’art d’écrire, sans préjugés. Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrit-on ? Pour qui ?» s’interroge Jean-Paul Sartre alors que de nombreux opposants lui reprochent son utilisation de l’écriture dans Les temps modernes. L’écriture comme Sartre la manie, presque comme une arme, ne serait pas celle de la littérature, qui en opposition paraît presque insouciante, molle et légère. Les arguments seraient le propre des discours politique, la réflexion l’objet de la philosophie, et la mémoire serait à l’Histoire.

Pourtant, déjà en 1800, Madame de Staël, dans son ouvrage De la littérature, réfute ceci. Elle soutient alors que là ou l’histoire tient portrait des événements publics, le roman permet d’en faire l’expérience intime. Ainsi Balzac, Zola, Malraux entre autres se sont échinés à créer une fresque de leur temps, créant une oeuvre à valeur anthropologique et sociologique. Le roman permet une vision nouvelle de l’Histoire et de la vie, passant du général au particulier, permettant de saisir des événements par un point de vue ou une subjectivité particulière.

Après la Seconde Guerre mondiale, par exemple, le roman a été pour certains le moyen de témoigner, de partager, de se libérer parfois. On peut notamment penser à George Semprun, avec L’écriture ou la vie, qui déclarera « à Ascona dans le Tessin, un jour d’hiver ensoleillé, en décembre 1945, je m’étais mis en demeure de choisir entre l’écriture et la vie. » L’écriture est une souffrance qui ramène l’écrivain à la mort, mais c’est ici un devoir pour ceux qui sont restés à celle-ci. Le roman paraît alors créer une intimité étroite entre le lecteur et l’auteur, nous faisant alors le compagnon muet de celui-ci, tandis que nous vivons sa vie et apprenons l’horreur. Car souvent c’est pour le pire que l’on écrit, mais pas toujours pour le témoignage.

Dans Le voyage d’Anna Blume, de Paul Auster, on ne parcours en effet ni une biographie ni une autofiction, mais une dystopie. Le cadre de l’intrigue est sans nom, mais paraît aussi absurde que familier. On pourrait voir dans cette ville la notre, presque, à condition d’ajuster sa vue. Ni dans le passé ni dans le futur, c’est pourtant de notre Histoire qu’il est question, mais recouverte d’un tissu organique. Le roman cette fois parle avec notre propre expérience, il a la couleur de nos angoisses.

L’histoire est fictive, Anna est fictive, mais elle a une histoire. Nous ne pouvons pas la vivre, mais nous pouvons l’appréhender, par des mots qui ne sont pas fictifs, et des malheurs qui ne le sont pas non plus, et que nous connaissons. L’oeuvre de Paul Auster s’articule souvent autours des thème de la fugacité, de la délitation et de la contingence. Cela prend, la plupart du temps, vit dans une scène aux formes de New York, que l’auteur connait et aime. Globalement, Paul Auster paraît travestir la réalité sous des masques finement ciselés avant de la faire jouer dans un théâtre aux courbes ni tout à fait étranges ni tout à fait connues.

La ville n’a pas de nom, le monde extérieur non plus. Pourtant, le contraste est frappant.
Le monde d’où vient Anna nous parle. Il est fait de codes que nous reconnaissons, il est structuré. Face à cela «la ville» est faite de chaos pur. C’est soudain l’opposition entre la nature et la culture. Et dans ce monde plein de fracas où se déroule l’intrigue, la lettre est là. Structurée, manuscrite, concrète, constante, compréhensible. Elle est notre guide dans l’inconnu, le lien entre nous et l’altérité, le sauvage.

Anna part de nous vers tout ce qui pourrait être potentiellement notre futur. Son témoignage est un aperçu, un avertissement. Nous voyons par son écriture, à son niveau. Aucune omniscience, tout comme elle nous sommes incapables de comprendre le fonctionnement de la ville, si ce n’est par ses réflexions, suivies horizontalement par les nôtres. Le point de vue est celui de l’humain parmi les autres dans la ville, la terrible. La lettre, Anna, sont les limites de notre vision, et l’effet n’est pas des moindres. En pleine dystopie, Paul Auster nous prive d’une quelconque objectivité ou d’une infime omniscience aux couleurs de la vérité, qui nous serait rassurante. En lieu et place de cela, nous voilà livré aux sentiments et au doute d’un humain, dépossédés de notre puissance de lecteur, nous voilà une proie pour la dystopie.

Le voyage d’Anna Blume prend place dans un espace bien délimité, «la ville». Sans nom, elle paraît abstraite, pourtant, elle est presque un personnage à part entière. Au fil du livre, elle se ferme, comme si elle répondait aux tentatives d’Anna par la force, l’enfermant un peu plus encore. Nous savons qu’il existe quelque chose au delà d’elle, car c’est là d’où vient Anna et là où elle veut repartir, mais la ville efface cela, elle broie l’extérieur en s’en détachant et s’avérant tellement complexe qu’elle ne laisse pas le temps de penser à autre chose. Habituellement, une ville est à l’image d’une fourmilière, où les hommes s’activent et sont maitres des rouages.
Mais ici la ville tuent les hommes, et paraît se mouvoir d’elle même.

Quand Anna évoque l’horizon, c’est comme si la ville s’était logée dans un paysage à son image. «Au-delà de la zone agricole «…» des centaines de kilomètres de désert «…» d’autres villes «…» des mines et des usines «…» jusqu’à un deuxième océan.». Le peu de nature présent encercle la ville, là où elle n’érige pas elle même des murs. Dans cet environnement, certains hommes se détachent, les «officiels». Ceux qui travaillent pour la ville, et la défendent. Ils paraissent lisses, sans autres pensées que les lois, et n’interviennent que pour cela. Nous pouvons alors ressentir que le récit nous place avec les opprimés, les victimes de la ville. Celle-ci loge d’autres individus, qui la soutiennent, la maintiennent, et l’isolent pour la préserver de l’extérieur.

Ce qui dépasse Anna, ce qu’elle ne comprend pas mais subit, c’est une société décadente, isolée, qui broie ceux qui la voit telle qu’elle est et vit portée par ceux qui la voit des yeux de la propagande. Pour certain, la vie dans cette cité serait vouée à maintenir les lois, oeuvrer pour une vision du bien commun, peut être pour un idéal, peut être pour l’appât du gain. Ici, il n’y a pas de coupables, pas d’allégorie politique, l’observation se porte sur les effets, pas sur la cause. Comment cette ville dystopique transforme le bon en cendre, l’humain en sauvage. La ville est faite de lieux aux noms de choses disparues, de souvenirs d’une humanité lointaine, et des quartiers quadrillés et abusés. Au milieu de cela, des humains qui meurent, font mourir ,ou, comme Anna, Sam et Victoria, s’unissent.

Dans ce monde fait de tout les malheurs, la place du lecteur est ambigue. Notre place serait, fort probablement, en dehors de la ville, là ou la civilisation existe encore. Pourtant il est facile de s’identifier à un protagoniste. Nous connaissons le malheur, nous pouvons comprendre son mécanisme. Il n’est pas aisé de deviner quelle place nous occuperions dans la ville, car après tout, qui se connait vraiment, surtout dans des situations si extremes, mais nous tentons de deviner, de nous persuader, et surtout de prendre exemple. Paul Auster, selon une expression de Pavese, observe ici «le metier de la vie». Rien n’est réel et pourtant tout à déjà eu ou aura lieu. C’est alors un autre regard sur notre place dans le monde, dans la foule, sur les conséquences et les proportions de nos actions. C’est aussi une vision différente de notre système et de notre compréhension de celui-ci. C’est surtout l’occasion de se poser la question ; vivre ou exister ? Se laisser porter ou faire face ?

La temporalité est multiple. Notre passé, l’Histoire, se cache entre les lignes. Notre présent est dans les reflets que nous voyons, et notre futur comme réflexion à saisir et surtout à développer.

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