Eragon ou l’échec du transmédia

Avec l’arrivée prochaine de trois nouvelles histoires liées au personnage de Christopher Paolini, je voudrais revenir un peu sur son roman originel, et surtout l’adaptation en film qui en est ressortie.

Comme l’indique sa page wikipédia, Paolini n’a que quinze ans quand il commence à écrire Eragon, (ça le place en 1998, j’étais vachement doué en calcul mental à l’école), et il le publie en 2003 (soit cinq ans plus tard, qu’est-ce que j’vous avais dit ?). En somme, ce n’est pas un écrivain qui a roulé sa bosse, a fait du journalisme ou a été videur d’un bar (petit clin d’oeil complice à ceux qui ont la référence, les autres vous pouvez aller vous brosser), et on ne doit donc pas forcément s’attendre à une littérature hautement recherchée. Alors certes, le style est un peu simple, on le classe dans la littérature jeunesse (ce qui équivaut actuellement à arracher brutalement toute possibilité à une oeuvre d’avoir un quelconque intérêt académique, et ouais les gars, fallait parler de semi-hommes pour être pris au sérieux), pourtant si on se penche un peu dessus, on découvre que Christopher connait ses classiques, son intrigue suit le concept du monomythe de Campbell (l’appel à l’aventure avec l’oeuf de Saphira, le chemin d’épreuve, son don pour améliorer le monde et le débarrasser d’un tyran etc), son personnage colle à l’archétype de l’élu que décrit Anne Besson dans son Dictionnaire de la Fantasy (c’est un noble qui ignore sa naissance, promis à un grand destin, le dernier des dragonniers libre, ça a de la gueule etc), donc son oeuvre est relativement légitime. Le scénario tient la route, et même si parfois les états d’âme romantiques d’Eragon peuvent faire perdre patience, on lui pardonne gentiment en se rappelant que ce n’est qu’un adolescent perdu à qui on a refilé la survie du monde libre, et qui voudrait juste avoir un brin de bonheur entre son pire ennemi qui domine le monde et massacre ou emprisonne ses proches, et son frère qui lui met la misère en duel alors que lui il doit s’entraîner dans une forêt et qu’il en bave salement. Les thématiques abordées sont aussi intéressantes, le fardeau du pouvoir, l’allégeance à un parti dans un conflit qui nous dépasse, l’histoire d’amour entre la princesse prisonnière et le geôlier sans cœur (on t’oubliera jamais Murtagh, t’étais un vrai), la rédemption par le combat (j’t’avais dit qu’on t’oublierait pas Murtagh), l’importance de la transmission du savoir à travers les générations, les dangers de l’ignorance et j’en passe et des meilleurs.

Le titre parle de transmédia, abrège.

Passons donc maintenant au film, avec un portrait aussi reluisant (j’touche pas de dividendes, promis), celui-ci aurait dû être une réussite. Une histoire avec un dragon, ça marche forcément (Bilbo si tu nous entends…), puis y’a des elfes (Légolas si tu nous entends toi aussi…) et des épées magiques (Aragorn..?), tout ce qu’il faut pour faire un bon film !

Et bah non, le film, sorti en 2006 avec un joli budget (100 millions de dollars quand même) et réalisé par Stephen Fangmeier, est un véritable outrage, très mal reçu par la critique, les fans, et même l’auteur lui-même (bon lui il l’a pas dit comme ça, mais c’était palpable). Si les fans se sont plaints de la saison 8 de GoT pour ses incohérences et le travail “baclé” des scénaristes, Eragon était un réel précurseur. La première chose qu’on se dit en voyant le film, c’est qu’on aurait aimé ne pas avoir lu le livre avant afin d’éviter d’avoir des attentes. Le film ne respecte presque aucun détail de l’oeuvre de base, si ce n’est les noms et les rôles (Eragon c’est le gentil, Galbatorix c’est le méchant, on a au moins pu sauver ça).

En terme d’effet visuel, les fautes sont atrocement nombreuses, déjà les elfes n’ont pas d’oreilles pointues, les Urgals, ces monstres féroces et terrifiants, inhumains, sont devenus des types bien portés sur la bouffe et peinturlurés, les Ra’zacs, ces créatures terrifiantes à bec d’oiseau capables de déchiqueter n’importe qui ou quoi, deviennent des ninjas…sans becs. La seule chose qui sauve un peu le film, c’est Saphira, qui a de beaux effets, et il fallait au moins ça dans une histoire qui parle de dragons.

Parlons du scénario maintenant. Là où le film fait fort, c’est qu’ils ont presque réussi à réinventer totalement l’histoire. Citons quelques exemples mineurs pour se mettre en jambe, les gardes présents dans la ville au début du film ne devraient normalement s’y trouver qu’à partir du tome 2, le cousin d’Eragon ne part pas avec sa fiancée pour s’engager de l’armée, puisque normalement il part seul afin de trouver un emploi dans un moulin, qui lui permettra d’avoir une meilleure situation pour revenir et épouser ladite fiancée. Cette même fiancée qui va être capturée, donnant lieu à une sorte de mini-épopée révolutionnaire tournant autour du cousin du héros. Donc si elle part avec lui, on perd un immense rouage scénaristique. Mais si encore il n’y avait que ça…

Parlons d’un réel souci scénaristique : Je ne vais en citer qu’un seul, le plus gros à mes yeux, le plan de Galbatorix, à savoir tuer Eragon.

Oui, tuer Eragon, le seul autre dragonnier (à ce moment-là de l’histoire), lié à la DERNIÈRE dragonne vivante, et représentant donc tous les espoirs de renouvellement d’une espèce quasiment éteinte. Rappelons que si le dragonnier meurt, son dragon meurt aussi. Dans les livres, Saphira et Eragon représentent une des problématiques, si ce n’est la plus importante, à savoir la survie d’une espèce. Galbatorix veut à tout prix les capturer puisque grâce à eux il pourra recréer un âge des dragonniers qui seront entièrement sous son contrôle, et dès lors dominer le monde. A chaque affrontement, à chaque défaite, le lecteur a cette boule au ventre, sachant que si Eragon se fait capturer, ce n’est pas la mort qui l’attend, mais bien pire, des années de servitude, la victoire totale du méchant.

Et là tout est ruiné en quelques minutes, la symbolique de l’histoire massacrée sans état d’âme, dommage pour Paolini.

En terme de jeu d’acteur, le film continue de creuser sa tombe : Edward Speelers, qui incarne le héros éponyme, est insipide au possible. sa performance transforme un jeune homme qui mature au fil de ses aventures en un enfant capricieux, complètement à côté des enjeux qu’il représente et combat. L’elfe Arya quant à elle incarne à merveille le pot de fleur, destituée de son rôle d’avant-plan des livres, le scénariste n’a conservé que la romance (qui ne va que dans un sens), histoire d’enfoncer encore plus le jeune héros. Les fans ayant vu “John Malkovich” sur la tête d’affiche en prendront aussi pour leur compte, même lui n’a rien pu sauver de cette épave cinématographique.

En définitive, chaque personnage voit son rôle modifié, et lorsque ce n’est pas le scénario qui les pousse à donner le pire d’eux-mêmes, c’est leur jeu d’acteur.

En conclusion :

Adapter un livre en film n’est jamais aisé, cela demande une grande compréhension de l’univers sur lequel on travaille, la réception que les fans attendent, les moyens mis à disposition, et le choix des acteurs. Un scénariste devra toujours faire un choix quant à ce qu’il va montrer à l’écran. Il y aura toujours des déçus, car comme l’indique Christian Metz dans Le signifiant imaginaire (psychanalyse et cinéma) “Le lecteur du roman, suivant les voix propres et singulières de son désir, avait d’avance procédé à tout un habillage visuel des mots qu’il avait lu, et quand il voit le film il voudrait bien le retrouver […] Mais le liseur de roman ne retrouve pas toujours son film, car ce qu’il a devant lui, avec le film véritable, c’est à présent le fantasme d’autrui…” Voilà qui en dit long sur le réalisateur et pose donc une question légitime : avait-il réellement lu le livre avant de l’adapter ?

 

 

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