Boris Vian et la fantastique folie de Chick

Celui qui, selon Gilbert Pestureau, traversa le vingtième siècle tel un fulgurant météore, reste un ovni littéraire encore aujourd’hui. En moins de vingt ans, de son premier roman à son regrettable décès, Boris Vian fut victime d’une productivité époustouflante. Son génie touche à la plume comme aux notes, au chant comme au théâtre, rien ne l’arrête. De son vivant, il éclipsait lui-même son oeuvre, devenant un personnage public éclatant et paradoxal. Avant-garde, aussi, si bien que nous ne cessons de le redécouvrir et que son oeuvre a encore de beaux jours devant elle.  Aujourd’hui, nous vous proposons de redécouvrir son oeuvre par le personnage de Chick, dans un choix totalement subjectif.

          Dans L’Ecume des Jours, chaque personnage est un être atypique dont on ne décèle les aspérités que lorsqu’il se retrouve en interaction avec les autres. Colin ne devient un héros malheureux et maladroit que par son amour pour Chloé, et donc son obsession de devenir amoureux, et le contraste qu’il fait avec Chick. Ce dernier n’est au départ que son meilleur ami, et c’est aussi l’évolution de ses rapports qui le définira comme fanatique et obsessionnel. Son amour avec Alise, si sombre à côté de son ami, ses conversations si superficielles et fanatiques, tout cela le condamne, il s’éloigne par friction d’un monde étranger. Les autres personnages cherchent à aller de l’avant, combattant la maladie, la pauvreté et toute les choses de la vie. Lui n’évolue pas. Il reste centré sur lui même, jusqu’à en mourir. Sa mort sera le résultat de son refus de prendre en compte la réalité. Il rejette le monde et le temps, et c’est cela qui aura raison de lui. Les personnages qui survivent sont ceux qui acceptent «l’écume des jours». Le fanatisme de Chick s’applique en premier lieu à des œuvres littéraires, mais petit à petit il touche à tout ce qui se rapporte à Jean Sol Patre. Chick mesure sa valeur également grâce à sa collection, c’est aussi une façon pour lui de se placer dans un monde qu’il ne comprend pas tout à fait. Colin lui envie son amour avec Alise, Chick n’a pas la même vision de sa situation. Quand Colin lui demande de décrire sa compagne, il hésite, parle de l’amour qu’ils partagent pour Patre, hésite encore, et puis dit « …jolie. » Mais la beauté n’a aucun sens pour lui, c’est une façon de contenter son auditeur, de combler la distance entre les deux hommes. Il choisis de taire sa vision du monde et de feindre de comprendre celle de son ami. La folie semble être personnelle. Visible à quelques pans du monde, certes, mais personnelle. Elle déroge aux normes sociales, et semble prendre forme autour de la personnalité de son hôte.

          Chaque personnage de L’écume des jours cultive sa propre folie, sa propre obsession, qui semble naturelle tant elle suit les inflexions de l’être. La particularité de l’oeuvre tient aussi à la folie ambiante, l’absurde du monde. La mort est anodine, la violence courante, on y trouve là notre propre monde exacerbé. Mais ces traits marqués dilatent notre perception, et c’est avide que nous cherchons une lumière. C’est instinctivement que nous tentons en effet de discerner le bien du mal. Tout, cependant, semble être l’un et l’autre. Et parfois, la vérité semble venir sur d’impromptus terrains. Ainsi lorsque Alise arrache le cœur de Patre, quelque chose de singulier apparaît. En effet, l’homme paraît alors peu impressionnant, presque ennuyeux. Ennuyé aussi, il ne porte lui-même que peu d’intérêt à son travail, qu’il juge long, dur à lire, faible. Pourtant, lorsque son cœur sort de sa poitrine, il a la forme d’un tétraèdre. Selon une note de la main de Vian, cette forme est sacrée. Pour les pythagoriciens, c’est celle dont était formé le feu, c’est une forme exceptionnelle, à l’aura presque magique, et bien sûr atypique pour décrire la partie la plus palpitante de notre anatomie. Au final, donc, le sujet de l’obsession était intéressant, particulier, plus complexe que ce qui était donné à voir. Ce qui était caché au plus grand nombre semble alors avoir été visible depuis longtemps pour certains.

       Chick meurt en défendant sa collection, rongé par la tristesse de la voir détruite, mais la bibliothèque est ici presque une femme aux multiples peaux, c’est une pulsion à laquelle il faut céder. Colin, lui aussi, peut être vu sous cet angle. Sa rencontre avec Chloé, il la doit à sa vive réaction face à l’aventure de Chick et Alise. Il désire alors tomber amoureux, il l’exige même, cela devient son but. La différence notable, on la perçoit lorsque avant de rencontrer sa femme, il regarde Alise. Il lui trouve toutes les qualités qu’il recherche, mais renonce à elle pour son amitié avec Chick. Les valeurs et l’éthique semblent prédominer. Chick, pourtant, sacrifiera tout. L’argent de son mariage et de son ami, son amour qui lui prend trop de temps, ses impôts. La monomanie mange toutes les valeurs, car le but qu’elle semble offrir paraît alors valoir tous les prix.

          La monomanie semble cependant donner un but aux hommes. Dans L’écume des jours, lorsque Colin montre son pianocktail à Chick, les deux hommes jouent chacun leur tour un morceau. Pour Colin, c’est Chloé, de Duke Ellington, qui ne sera autre que le nom de sa femme, et aussi une référence au nénuphar qui l’emportera. Pour Chick, c’est Loveless Love. Là aussi on ne peut que sentir le fil rouge montrer sa trame. Loveless love, c’est l’amour avec Alise, elle qui aime sans compter, et le manque d’amour de Chick qui lui répond, lui qui ne vit que pour Patre. Il se dira indigne d’elle car il ne peut pas l’épouser, mais au fond il est soulagé, car c’est plus d’argent pour sa collection.

          La monomanie, nous ne la percevons pas nue, mais dans l’identité du fou. Ainsi, notre regard peut-il être biaisé. Chick, de ce fait, n’est au fond que très peu amical au lecteur. Arrogant, égoïste, jaloux et indolent, sans même évoquer la folie, il est déjà peu recommandable. Une fois ajouté ce détail, il est d’autant plus douteux. Son fanatisme le rend peut-être même plus humain. Son engouement pour Patre est le seul sujet capable de le rendre émotif, passionné, plein de verve. S’il n’aime pas le travail, et fait preuve dans l’ingénierie d’un humanisme moindre, en condamnant des hommes pour sauver des machines, écouter Patre lui donne l’idée de peut-être vivre en enregistrant des discours. L’idée latente est intéressante, puisque Chick songe là à vivre de sa passion, et plus encore à communiquer un savoir. Son obsession se mue en moyen de se rattacher au monde du travail, du plaisir, des hommes. Il rencontrera d’ailleurs Alise sous une estrade, écoutant Patre, et même si on comprendra aisément qu’il puisse aimer le reflet de lui même et de sa folie, on peut se prêter à penser que le temps qu’il lui donne est un immense geste pour cet homme. Il conviendra bien sûr de nuancer, puisqu’il fera tout pour récupérer ce temps, et ne lui offrira comme seuls cadeaux que les vieux vêtements de la femme de Patre, dont Alise a les exactes mensurations. De plus, une fois qu’Alise aimera Chick plus que Patre, son amant la délaissera sous une fausse idée chevaleresque « Il l’aimait aussi, il ne pouvait admettre de lui laisser perdre son temps, puisqu’elle ne s’intéressait plus a Patre. »

          Le décalage entre la folie et le monde n’est pas inconnu à Chick. Cette sensation de différence, il la cultive à plusieurs niveaux. Il se sent inférieur à tous les autres. A Nicholas, pour son charme, à beaucoup d’autres pour leur luxe et leur lumière, et surtout à Colin, pour presque toute sa vie. Revenons quelques instant sur l’épisode du pianocktail. Colin joue juste, un air léger, plein d’un futur amour, il a lui même inventé la machine. Chick manque des temps. Son ami le félicite tout de même d’avoir réussi à garder l’harmonie globale de Loveless Love, mais déjà on sent un écart. Et Chick ne pourra que dire : « Je ne vais pas laisser Alise aller chez toi, tu la séduirais avec les harmonies de ton pianocktail et je ne veux pas de ça. » Il ne veut pas se sentir moins séduisant que son ami, pas par jalousie, puisque nous l’avons vu, Alise ne lui importe que très peu. Lorsque celle-ci se retirera de sa vie, il sera alors entraîné dans une folie pure, sauvage, l’obsession sera alors seule femme de sa vie. Elle passera avant tout ce qu’il avait réussit à garder de normal. Son travail, ses économies, son amitié, ses impôts. Cependant, l’Etat sera moins doux et compatissant qu’Alise et Colin. Aveuglé par son fanatisme, Chick restera persuadé qu’on ne viendra pas lui réclamer quelque futile pécule, si laid comparé à sa collection. Il possède un havre de calme et de beauté qui pour lui surpasse la simple réalité. Bien sûr, cette beauté sera invisible aux agents de recouvrement. Les dernières paroles de Chick seront « Ne touchez pas ces livres », et le chef de brigade venu le saisir dira à ses hommes « Inutile de piétiner soigneusement (…) Faites vite, c’est l’essentiel. » Ils saccagent l’appartement, laissant Chick derrière eux, et « sous son corps, la flaque de sang se coagulait en étoile ».

Articles recommandés

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :