Jaworski : la monstruosité sympathique

Attention, cet article comporte d’intenses spoilers, âmes sensibles et susceptibles, abstenez-vous !

 

“Gagner la guerre”, rien que le titre annonce la couleur : on est parti pour une bonne tranche de franche rigolade dans les coulisses d’un conflit, car c’est la leçon que veut nous donner Jaworski, on ne gagne pas la guerre simplement en envoyant des hommes s’entre-massacrer en rang d’oignon dans un champ prévu à cet effet.

La guerre, elle se gagne par la stratégie, qu’elle soit militaire, politique ou commerciale. La guerre, elle se passe autant sur une galère militaire qu’au fond d’un lit, il faut manœuvrer, être rusé et frapper juste aux bons endroits. Ce n’est pas propre, c’est “efficace”.

Dans ce joyeux contexte (je l’avais dit qu’on allait se marrer) agissent des acteurs à même d’accomplir leurs rôles, et à basse-besogne, bas individus (bien sûr que ça se dit).

L’histoire débute avec Benvenuto Gesufal, aimable assassin de son état, de retour de la guerre et occupé à vomir ses tripes par-dessus bord à cause du mal de mer. On le prend immédiatement en sympathie, il a l’air si sensible ce gros dur qui ne supporte pas le roulis de la mer. On le découvre au fil de ses confidences, il est un peu bourru mais ça a l’air d’être un type bien.

Manque de pot, trente pages plus tard le Benvenuto il assassine le symbole de la nation, Bucefale Mastiggia, et là on commence à comprendre. Le héros n’en est pas un, il est là pour régler un contrat pour son patron, et il élimine le mec qui a remporté la guerre.

Ah.

S’ensuivent ensuite d’intenses négociations avec des types abominables, des hommes de l’armée d’en face, qu’on croyait être les ennemis trente pages plus tôt, et ça ne va être qu’une succession d’actions de ce genre avec toujours la même constante : le monde de Jaworski est peuplé de pourris. Il y a les sacrément pourris, et les moins pourris, du gris pâle et du gris foncé, un monde d’illusions, de faux semblants et de comédiens.

Mais alors dans un contexte pareil, comment se prendre d’amitié pour un héros qui se tape des prostitués, gagne sa vie en tuant des gens, a un vice pour le jeu et va même jusqu’à violer la fille de son patron, jeune bourgeoise d’une quinzaine d’années ?

Parce que c’est là que réside la force de l’auteur : une savante valse où dansent l’horreur et la pitié, le dégoût et la compassion. Oui Benvenuto est une crevure, mais son patron l’a presque envoyé à la mort, on lui a brisé le visage, il a perdu presque toutes ses dents. Oui il a tué un héros de guerre, mais c’était par loyauté pour son patron parce que c’est un homme fidèle. Oui il a violé la fille du patron, mais à la base elle voulait qu’il lui prenne son pucelage pour se venger de son père et de ses projets matrimoniaux, et ce brave Benvenuto a même eu la gentillesse de se contenter de la sodomiser pour lui donner une petite leçon. Assassin et éducateur, comment lui en vouloir ?

Jaworski pousse même le vice jusqu’à nous distiller au fil des pages des bribes de l’enfance malheureuse du tueur, il dessinait à la craie sur les pavés du port chaque jour en attendant le retour d’un père marin, qui finira par disparaître en mer, sa mère a fini par coucher avec un peintre et vivre avec ce dernier alors que le gamin n’avait pas encore fait son deuil. Non, le monde a été cruel avec Benvenuto, alors il a bien le droit d’être cruel aussi, non ?

Mais cela ne s’arrête pas au porte-glaive, chaque personnage a toujours une bonne raison de commettre une atrocité ou deux, et on se rend compte que c’est monnaie courante dans le coin, que ce qui compte au final, c’est que la raison soit suffisante, et prime sur celle de la victime.

Léonide Ducatore, le patron, veut que son nom reste dans l’histoire, quitte à déclencher une guerre qu’il est sûr de remporter, Sassanos le sorcier du patron vole des âmes et profane des cadavres, mais c’est pour soutenir Ducatore et requinquer Benvenuto quand il manque de mourir. Sans compter ses petits sarcasmes, ses sourires charmants et son charisme débordants, on finit également par apprécier ce personnage tout en noirceur, et c’est leur parti qu’on soutient à la fin.

Le livre entier répond à une logique implacable, celle de la guerre, de ce qu’elle implique et de ce qu’il faut être capable de faire pour la remporter, car c’est bien de ça dont il est question, de “gagner la guerre”, peu importe le coup. Ainsi, lorsque les hommes de l’échevin Melanchter traque une groupe de bandits dans une forêt enneigée, ils n’hésitent pas à abattre femmes et enfants désarmés et fuyants parce que ” les gosses ça va chercher de l’aide, et pour la putain, ça ou la corde…”.

C’est à mon sens ce passage particulier qui démontre tout le génie de Jaworski, parce que Benvenuto n’y participe pas, il n’est que spectateur de cette atrocité, il la contemple de loin, n’y participe pas, et il en est de même pour le lecteur. On voit les choses se produire mais elles glissent sur nous, si on s’identifie assez facilement au héros par l’emploi du pronom “je” et son sentimentalisme qui rejaillit par intermittence, on assiste à cette tuerie de l’extérieur. Benvenuto n’est là que pour identifier le chef des bandits, nous ne sommes là que pour le suivre silencieusement, pas pour juger ou cautionner les actes de ces personnages secondaires. Après tout, c’est la guerre et il faut ce qu’il faut.

Je voudrais terminer cet article par quelques phrases de Léonide Ducatore qu’il prononce à la fin du livre, lorsque tout son génie maléfique est étalé publiquement, que le monstre qu’il est se dévoile sans honte ni fausse pudeur, et qu’une femme qu’il estimait beaucoup se met en travers de sa route.

 

“-Oh ! Leonide, souffla-t-elle. Vous êtes… vous êtes odieux.

-C’est probable, rétorqua le Podestat. Je sers l’Etat, ce qui implique que je dois parfois lui sacrifier certaines valeurs. Mais c’est parce que la République est portée par des êtres tels que moi que les personnes de qualité comme vous peuvent se permettre le luxe d’une moralité sans faille. Maintenant que nous avons établi que nous ne sommes point de la même étoffe, madame, cédez-moi le passage. Je serais fâché de devoir vous faire la démonstration de mes mauvaises mœurs.”

 

 

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