Les sorcières, ces dominantes manipulatrices

Les sorcières, ces femmes mystiques auxquelles on a attribué à peu près tous les maux possibles et imaginables, contre lesquelles on a inventé de nouveaux sévices toujours plus imaginatifs. Elles défraient l’imaginaire et représentent un symbole, celui des femmes de pouvoir.

Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce que nous allons nous intéresser aux sorcières de Sapkowski, dans sa saga “Le Sorceleur” (oui, encore !).

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Le monde du sorceleur regorge de magie. Elle est omniprésente, dans les monstres, chez les sorceleurs, mais surtout chez les sorcières/sorciers.

Exception faite de Vilgefortz de Roggeveen (pour lequel nous ferons un article dédié parce qu’il bouleverse justement l’ordre établi), il n’est que très peu fait mention des hommes dans le milieu de la magie, l’auteur préfère se focaliser sur les femmes, et nous en dépeint un portrait assez atypique.

Les sorcières sont des femmes à la beauté surnaturelle, qui ne vieillissent pas, intouchables, femmes fatales, dotées d’une puissance inégalées, Sapkowski joue avec l’archétype.

Point ici de vieille folle au fond de son marécage, la sorcière est toujours séduisante, hypersexualisée : lors des banquets elles portent des vêtements qui en révèlent plus qu’ils n’en cachent, elles s’affichent, impudiques, fières, et personne ne vient leur contester ce privilège, bien au contraire.

Point non plus de reclues cachées du monde, le sorcières participent activement à la vie politique, elles la dirigent même. Chaque roi à sa sorcière qui le conseille, le manipule. les intrigues sont faites et défaites par elles, les guerres déclenchées et gagnées par leur machination.

 

Point encore de charlatans, les sorcières sont d’une puissance incommensurables, à la bataille de Sodden il aura suffi de 22 magiciens pour repousser une armée de 100 000.

On est donc face à une figure qui côtoie le divin, et cette image est entretenue dans l’imaginaire collectif. Pour les gens du bas peuple, elles sont idéalisées au maximum, dépeintes comme des succubes à la soif inextinguibles. Toutefois ce n’est jamais proféré ouvertement, car tout le monde sait ce qu’il en coûte de s’opposer à une sorcière : dans le meilleur des cas on s’en tire avec une mort rapide et plus ou moins indolores.

Du point de vue du lecteur, c’est Geralt, le héros qui en fait les frais. En tant que Sorceleur, il dispose d’une considérable puissance de frappe lui aussi, il vit bien plus longtemps qu’un humain normal, et surtout il a un goût d’interdit. Bien que compagnon plus ou moins officiel de la sorcière Yennefer, il ne manquera jamais d’attirer les consœurs de celle-ci, qui verront en lui un l’amant parfait. Cette alchimie entre sorceleur et sorcière est constamment pointé du doigt et souligne un paradoxe “amusant” : pour l’opinion publique, les sorceleurs sont des monstres chassant des monstres, et les sorcières des démones qui ne valent pas forcément mieux, pourtant tous deux suscitent jalousie, envie et convoitise.

Pourtant si ces sorcières paraissent si parfaites, c’est également pour le secret qu’elles portent en elles : Elles ne sont pas nées comme ça, bien au contraire.

La Conjonction des Sphères, le phénomène qui amena la magie dans le monde “humain” avec les monstres, n’est pas réputée pour s’être déroulée dans la joie et la bonne humeur. Lorsqu’un enfant naît avec des pouvoirs magiques, il est difforme, suscite le dégoût et la pitié, voir la méprise et la terreur. C’est comme s’il y avait un équilibre à respecter, la puissance et le pouvoir contre la laideur. Bien sûr avec le temps et l’entraînement, les sorciers et sorcières peuvent modifier leur physique, altérer la perfection qu’on a d’eux, mais tous savent que derrière leur apparence si “parfaite”, se cache en réalité un monstre difforme.

Seuls les elfes échappent à cela, venus avec la Conjonction, ils ne souffrent pas de ses ravages et possèdent une beauté naturelle et jalousée.

Hélas, comme nous l’avons déjà vu à de nombreuses occasion, le monde du sorceleur n’est jamais doux, et personne n’y est en toute impunité. Le revers est de taille pour ces figures qui se croyaient au-dessus de tout : suite à des machinations révélées au grand jour, une vague de violence déferle sur eux car c’est un principe humain : Plus on a peur ou on convoite quelque chose qu’on ne peut obtenir, plus les répercussions seront grandes.

L’histoire humaine l’a prouvée notamment avec Salem, où la terreur inspirée par les sorcières a engendré une violence, une injustice et une folie égale. Ce que l’homme ne peut posséder, il le détruit. Ce qu’il ne peut comprendre ou s’approprier, il le fait disparaître, comme si l’échec et l’incompétence était une tâche qu’il fallait toujours rayer de son histoire.

L’univers du sorceleur aboutira au même destin : Radovid, petit roi terrorisé par une sorcière, décidera, quand il aura le pouvoir, de les faire traquer et exécuter. Il créera l’ordre des chasseurs de sorcière et mènera une véritable chasse. Tous ces braves gens qui voyaient en les sorcières ces démons suscitant l’envie en profiteront pour assouvir leur plus bas-instincts et prendre leur revanche sur ce pouvoir qui les effrayait tant. Cette représentation atteindre son paroxysme dans le jeu The Witcher 3, où on peut directement assister à cette violence paradoxalement inhumaine. C’est en voulant éradiquer de soit-disant monstres qu’on se révèle pire qu’eux.

Si l’ignorance est un fléau, la jalousie et la convoitise ne sont certainement pas là pour rattraper le coup et Sapkowski nous en donne une bonne leçon : dans un monde peuplé de soit-disant monstres, c’est du côté des “normaux” qu’il faut rechercher la réelle terreur, celle qui vous glace le sang par sa déraison et son extrémisme.

Il y a également là une belle leçon de féminisme à tirer, l’homme n’a jamais voulu partager le pouvoir avec la femme parce qu’elle représente ce qu’il n’a pas et désire obtenir. Les humains du Sorceleur en sont l’exemple parfait : une masse ignare, qui baigne dans des fantasmes de pouvoir.

Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur cette belle leçon d’inhumanité tant la figure de la sorcière est un sujet propice à l’analyse, mais nous garderons ça pour un autre article.

 

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