La folie raconté par un chat cynique et un peu d’histoire

Au début des années soixante, le thème de la folie sort d’un tabou social majeur et s’empare des sciences sociales et de la littérature. Ce que ce temps précis nomme la « folie » échappe à l’héritage psychiatrique et étymologique, et la notion devient un débat sociétal. Le fou n’est plus un être asocial et exilé, et les asiles tentent de prendre l’apparence d’hôpitaux plus que de prison. La vision manichéenne de la folie s’effondre : un être n’est plus fou ou sain, les déficiences prennent des noms médicaux. Chacun est alors libre de découvrir en introspection sa part d’ombre, et, aidé par des médecins comme des philosophes, de se découvrir une expérience de dépression, d’angoisse, et de toutes ces notions qui cessent d’être indicibles, ineffables, et sous-jacentes à l’idée de folie. Une nouvelle compréhension de l’être apparaît, et la folie s’échappant du rôle de déficience laisse alors à toute une société le loisir de repenser le commun hors du social et de la norme. La folie au sens large devient la somme de ce qui échappe aux sociétés normalisées, la somme des différences.

La société normalisante va alors faire du fou son paradigme. L’antipsychiatrie naîtra dans ce mouvement même de compréhension de la folie par une société qui se sent opprimée. Thomas Szasz, figure importante du mouvement, écrira ainsi :

« On pose un diagnostic de maladie mentale une fois que l’on a pu établir un écart dans la conduite individuelle par rapport à certaines normes psychosociales, morales ou légales (…) Les prétendues maladies mentales ne sont pour la plupart des cas que des discours exprimant des idées inacceptables (…). » [1]

 Cette idée inspirera les autres penseurs antipsychiatriques, plus peut être que le reste de l’œuvre de Szasz, plus extrême, penchant vers le conspirationnisme et assurément anticléricale. Il en reste l’idée que si la folie est une maladie, il faudrait alors arrêter de séparer les asiles des hôpitaux et soigner les bipolaires avec les autres malades. C’est alors que les sciences de l’homme s’installent dans les universités, et qu’une explication plus sociologique de la folie va se développer. L’idée naît que face à une perturbation créée par des individus non-conformistes, il s’agirait de les contraindre et de les réinsérer de force dans la société. En somme, la psychiatrie ne serait pas au service du bien-être de l’individu, mais une réponse aux problèmes de la collectivité avec le comportement de cet individu.

Dans les arts, la folie possède une valeur esthétique incontestable au début du XXème siècle. L’Art Brut connait un succès certain avec l’assentiment de Jean Dubuffet dans les années 40, Queneau permet un renouveau du concept de « fou littéraire » de Nodier, et les surréalistes voient dans la folie la promesse d’une inspiration nouvelle et forte.  Cependant, cette expérience du concept isole la folie de l’individu, et parait la prendre dans l’ombre du tabou pour la porter dans la lumière des mythes. L’art pourtant n’aura pas avec la folie qu’une aventure passagère, et encore aujourd’hui, des oeuvres explorent ce thème, avec plus ou moins de subtilité. Il s’agit autant d’explorer parfois, que de libérer la parole, afin d’achever le tabou.

Il est parfois alors intéressant de voir le point de vue de l’Autre, et sans se l’approprier ou le déprécier, le comprendre pour mieux cohabiter. Accepter la folie ce n’est pas la laisser telle qu’elle, ou la bannir. C’est tolérer, au moins, ne pas placer la norme comme généralité, ne pas laisser seul, ne pas ignorer.

ryan reynolds lk GIF

The Voices est une comédie noire de Marjane Satrapi. Ryan Reynold joue ici le rôle d’un antihéros en proie à la folie, mais d’une naïveté et d’une candeur absolument déconcertante, de premier abord. Jerry, de son petit nom, est sous médication et suivi psychologique. Au delà de ça, ses ambitions se limitent à se faire accepter par ses collègues dans l’usine de baignoire où il travaille. D’un naturel enjoué et heureux, il est en décalage complet avec son entourage, et sa timidité n’aide pas. Ainsi, son autre ambition, flirter avec la jolie Fiona, semble être impossible. Son approche juvénile et son attitude marginale le rende risible auprès des filles, qui se jouent de lui. Jerry a besoin de soutien. Ce soutien lui vient par son chien, Bosco, et son chat, Mr Whiskers, avec qui il parle. Et qui lui répondent.

ryan reynolds GIF

On découvre alors la vie par le point de vue de Jerry. Tout est rose, le chien est gentil et encourageant, le chat est rabaissant et cynique, mais la vie est simple. L’hallucination est si belle que l’on en vient à détester nous même les médicaments, qui montrent le réel. Sous médicaments, les animaux se taisent, la crasse est partout, les gens sont absents et blasés. La maladie de Jerry ne peut pas être bien vécu dans un tel monde. Sa psy, qui tente de lui parler, ne semble de vouloir lui faire accepter le diagnostique comme les médicaments. Elle même, lorsqu’elle verra les actes de Jerry, ne le prendra pas comme total responsable. Rien en lui ne parait méchant, calculateur, froid et agressif. Le monde, en revanche, parait tout cela, et parait manquer de solutions et d’aides. Les erreurs s’accumulant, et Jerry étant seul avec sa maladie, il semble s’enfoncer dans les mauvais choix, sans même pouvoir se raccrocher à une norme qu’il ne voit pas, et qui l’ignore.

ryan reynolds GIF

Lorsqu’il est sous médicament, la solitude et la tristesse devienne un fardeau trop lourd pour Jerry. Lorsqu’il est en hallucination, cependant, il se sent en phase avec le monde, puisque celui-ci est déformé pour lui correspondre. Jerry parait finir son histoire comme il l’a commencé : sans comprendre, par hasard, mais le sourire aux lèvres.

ryan reynolds film GIF

[1] (Idéologie et folie).

 

Recommended Articles

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :