Genèse d’un personnage : Odin, d’American Gods.

Cet article portera sur le livre de Neil Gaiman et contient sans doute des spoils. Vous voilà avertis !

Souvent lorsqu’il est fait mention de dieu(x), on imagine des parangons de vertu, incarnant l’exemplarité comme nous l’a enseigné notre héritage chrétien. Pourtant, American Gods offre au lecteur une autre perception de la divinité. Les dieux sont le reflets de nos croyances, ils tirent leur puissance de notre foi en eux. Pire encore, c’est cette vénération qui leur donne vie, et transforme un concept en un être vivant, et divin.

Le livre met en scène différentes divinités du vieux monde arrivées en Amérique grâce à leurs fidèles, puis oubliés avec le temps, car le nouveau monde n’est pas un endroit pour les dieux. Les hommes ne croient plus en leurs dieux, l’Amérique est un lieu de changement perpétuel, ceux qui étaient puissants deviennent oubliés en l’espace de quelques années. Un dieu qui perd ses fidèles perd sa force, il ne vieillit pas, mais ses pouvoirs s’affaiblissent considérablement, le forçant à errer parmi les hommes, sans aucun contrôle sur eux.

Odin fait partie de ces dieux-là, en Amérique il n’a plus de fidèle, plus personne ne le vénère. Le livre a conservé une description physique qui colle à l’officielle, il est borgne car il a sacrifié son oeil pour le Savoir, et possède ses deux corbeaux, Hugin et Munin. Ces détails sont les seuls moyens pour le lecteur de l’identifier, car il refusera de donner son nom, et se fera appeler “Voyageur”.

Contrairement aux Dieux des religions monothéistes bien connus, Odin n’est pas honnête ni droit, bien au contraire. Il passe des pactes qu’il s’emploie à tenir, mais n’hésitera pas à jouer avec les règles pour exploiter les failles. Dans l’Edda de Snorri Sturluson, lorsque les Ases passent un pacte avec un maître-ouvrier pour qu’il leur bâtisse une demeure imprenable, ils lui promettent la main d’une des leurs s’il parvient à achever la construction avant l’été, seul et sans l’aide de personne. Pourtant, lorsqu’ils se rendent compte que le maître-ouvrier va y parvenir, ils n’hésitent pas à employer la ruse pour le déranger et le retarder. Pire même, lorsqu’ils apprennent que c’est un géant, ils le tuent. Ici, le pacte n’est pas respecté dans son entièreté parce qu’il est en défaveur des Dieux, et il est même brisé parce que le contractant est un de leur ennemi.

Odin n’est donc pas forcément un exemple; Neil Gaiman a même choisi d’en faire un voleur, un arnaqueur. Ces qualités que l’on attribuait normalement à Loki deviennent les siennes. Il profite de la crédulité des gens pour obtenir ce qu’il veut. Fondamentalement ce n’est pas un tort, le dieu ne fait que se servir de sa connaissance à son avantage, mais d’un point de vue moral, on a connu mieux.

L’Amérique a une mauvaise influence sur les dieux, elle semble les changer. Peut-être est-ce le pays lui-même, ses habitants ou la précarité dans laquelle vivent la plupart des divinités, toujours est-il qu’avec le temps, leur comportement se modifie. Pour Odin, le fait de ne plus être aussi puissant qu’avant le travaille constamment, si bien qu’il décide de mettre sur pieds un plan monstrueux, mais ô combien efficace. Obliger les dieux oubliés et ceux qui sont actuellement au sommet de leur gloire à s’affronter, pour que le sang soit versé en son nom, et qu’il retrouve son passé.

Il n’a aucune considération pour ses alliés ou amis, son plan est froid, méticuleux, monstrueux et efficace. Au final il n’hésite même pas à manipuler son propre fils pour arriver à ses fins. Le Odin d’Amérique ne semble plus rien avoir en commun avec le glorieux combattant que l’on a connu dans les textes mythologiques, il subit de plein fouet l’influence du nouveau-monde, et dans sa perfidie devient étrangement humain.

Mais au fond, n’est-ce pas normal ? Des êtres qui naissent de nos croyances, qui perdent leur pouvoir par notre manque de foi, obligés ensuite de vivre parmi nous peuvent-ils réellement demeurer divin ? Finalement la seule chose qui les sépare de nous, c’est l’importance qu’on leur accorde. Ils survivent au passage du temps mais peuvent être tués, ce qui ne fait qu’allonger le calvaire que devient leur existence. L’humanité dans son rapport à la divinité est froide, cruelle et implacable : elle demande, exige, prend et rend tant qu’elle a ce qu’elle veut. Mais lorsque ces dieux en lesquels elle plaçait ses espoirs n’ont plus d’utilité, alors elle les oublie, elle détruit leurs lieux de culte, les remplace.

Gaiman nous livre une vision de la divinité conjuguée à la société de consommation, où tout n’est que bien achetable, consommable et jetable. Voilà ce que sont devenus les Dieux, des créations destinées à être remplacées un jour, dont l’existence dépend uniquement du bon vouloir de créatures éphémères et profondément égoïstes.

Au final, Odin se contente d’être exactement ce qu’il doit être, le reflet de nos croyances, l’exemple même de notre comportement, le miroir de ce que nous sommes. Il faudra attendre qu’il échoue, meurt et renaît dans son pays natal pour qu’on retrouve celui qu’il était. Lorsque le héros le rencontre à nouveau à la fin de l’aventure, le lecteur peut finalement apercevoir le plus grand de tous les dieux nordiques.

Alors la question se pose, qui devons-nous juger ? Nos croyances ? L’Amérique ? Notre rapport à la divinité ou tout simplement nous-mêmes ?

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