Point de discours : Lorne Malvo, ou l’art de terroriser les gens

Nous avions déjà parlé de la géniale série de Noah Hawley ici, et plus spécifiquement de son rapport à l’Histoire et à l’espace. Aujourd’hui, nous allons nous pencher sur un dialogue en particulier. Celui-ci lie le mystérieux Lorne Malvo, aussi superbement cynique que malsain, à l’adorable bouille de l’agent Grimly. Ce dernier est en patrouille au bord d’une route, lorsque la voiture de Malvo vient rompre la monotonie de la neige avec une vitesse fracassante. Lorsque l’agent l’arrête, un dialogue plutôt épique commence ( pas de panique, on a traduit plus bas ) :

Lorne Malvo: Evening, Officer.
Gus Grimly: Evening. License and registration, please.
Lorne Malvo: We could do it that way. You ask me for my papers. I tell you it’s not my car, that I borrowed it. See where things go from there. We could do that. Or you could go get in your car and drive away.
Gus Grimly: Now, why would I do that?
Lorne Malvo: Because some roads you shouldn’t go down. Because maps used to say, “there be dragons here.” Now they don’t. But that don’t mean the dragons aren’t there.(…)Let me tell you what’s gonna happen, Officer Grimly. I’m going to roll my window up, then I’m going to drive away, and you’re gonna go home to your daughter, and every few years, you’re gonna look at her face and know that you’re alive because you chose not to go down a certain road on a certain night. That you chose to walk into the light instead of into the darkness.

Soit comme suit dans la langue de Jul :

Lorne Malvo : Bonsoir

Gus Grimly : Bonsoir, vos papiers s’il vous plait.

Lorne Malvo : Oui, on pourrait faire comme ça. Vous me demandez mes papiers. Je vous dis que ce n’est pas ma voiture, que je l’ai emprunté. On pourrait faire ça. Ou vous pourriez regagner votre voiture, et vous en aller.

Gus Grimly : Et pourquoi je ferais ça ?

Lorne Malvo : Parce qu’il y a des chemins à ne pas prendre. Parce que les cartes d’avant disaient “il y a des dragons ici”. Maintenant il n’y a plus d’avertissement. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de dragon. (…) Maintenant laissez-moi vous dire ce qu’il va se passer, agent Grimly. Je vais remonter ma vitre, m’en aller, vous allez retourner auprès de votre fille, et parfois dans l’année, vous allez la regarder, et vous saurez que vous êtes en vie parce que vous avez choisi de ne pas prendre un certain chemin, une certaine nuit. Vous saurez que vous avez choisi de marcher dans la lumière plutôt que dans les ténèbres.

Lorne Malvo se détache d’emblée de l’idée du tueur sanguinaire ancrée dans l’imaginaire collectif. Loin du fou furieux incompréhensible, terrible et terrifiant, c’est l’inquiétante étrangeté qu’il irradie qui glace. Sa folie est douce, et triviale. Son apparence nonchalante, calme et sereine le rend invisible au premier abord. Il est normal, et jusqu’au bout joue sur l’absurde banalité des situations, mais de la normalité il ne garde que l’erreur. Dans le dialogue, sa politesse spontanée permet d’installer l’agent et le spectateur dans son confort de routine, et de dissimuler le chaos. Car c’est cela qui rend Malvo si dangereux : il est imprévisible, et sous cet apparent ennui se cache un ensemble chaotique.

Le personnage ne semble pas ignorer les règles de la société : il sait comment devrait se dérouler l’arrestation. Mais il s’y refuse, et mieux, rejoue la scène selon ses désirs, et les règles de sa sociopathie qui semble poindre. C’est toujours la lassitude et l’ennui qui semblent se montrer lorsqu’il parle, et l’on ignore alors s’il se dérobe aux normes par amusement ou par nécessité. Lorsqu’il suggère à l’agent de lui aussi rompre avec sa routine, et de fuir, celui-ci est déstabilisé, et c’est déjà trop tard. Malvo est déjà le maître du jeu. Il se place dans le rôle de celui qui connait les règles, et l’agent se retrouve à lui demander “pourquoi ?” comme un aveu précoce de sa perte.

La suite n’est plus du domaine de l’arrestation. Malvo n’est plus qu’un maître du jeu, il est du domaine du conte, du prophétique. Les dragons ramènent aux légendes, mais il n’y a ici pas de chevaliers. Tous les soldats ont leur némésis, et Lorne Malvo se place ici en danger ultime. Son argument va ainsi : certains obstacles permettent de s’affranchir, de s’accomplir, et ainsi le héros marche dans la lumière et brille. Mais il n’est pas un obstacle. Il est la nuit lorsque la lumière meurt, les ténèbres autours du chemin. Venir à lui c’est s’écarter hors de la voie. Venir à lui c’est mourir. This is not the way.

Les âges ont transformé les dragons, mais ils ne sont pas morts. Nous avons arrêtés de les nommer, de les regarder, mais Grimly semble en avoir croiser un. Et après cet argument d’autorité émanant du mal, il y a l’argument des valeurs. La famille, cette fille que Grimly élève seul, et qui sera abandonnée s’il meurt. Il n’est pas un héros, mais il ne sera plus rien si les ténèbres l’avalent.

Ce qu’il faudrait penser, c’est qu’il a survécu. Qu’il a choisit la vie, qu’il a gagné un avenir, et un chemin lumineux. Mais dans Fargo, lorsque la neige cesse de briller, c’est quand même la mort.

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