Point de discours : Un hobbit, un trou et l’histoire de la vie.

Nous avons cette semaine parlé de la naissance de l’oeuvre littéraire de Tolkien, ici. The Hobbit, c’est donc une oeuvre pour jeunes personnes,  Sans plus tarder, regardons donc comment nous sommes introduit à l’univers du livre, en examinant le premier chapitre, intitulé “une réception inattendue”.

 

“Dans un trou vivait un hobbit. Ce n’était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d’une atmosphère suintante, non plus qu’un trou sec, sablonneux, sans rien pour s’asseoir ni sur quoi manger: c’était un trou de hobbit, ce qui implique le confort.”

Le trou et le hobbit sont deux notions très vite introduites au lecteur, puisqu’elles sont présentes dans la toute première phrase. Il est intéressant de noter que cette phrase permet la confrontation de deux univers, en faisant s’entrechoquer nos référents communs, et la mythologie que l’oeuvre va mettre en place. Le hobbit est donc un élément servant de base à l’introduction d’un univers indépendant, nouveau et cohérent, et le trou, c’est presque celui d’Alice, excepté que le lecteur est ici celui qui tombe, pour atterrir dans la Comté. Mais pas que…si le trou peut être celui d’Alice, il peut aussi évoquer d’autres choses. Une prison, un animal, une tranchée, un cratère, un puit…plein de choses peuvent venir en tête. Si le trou est donc pour nous facilement quelque chose que nous imaginons, cette imagination est ici mise à mal, puisque la Comté prend le contre pied de nos attentes. ici, un trou est synonyme de confort. Bienvenue dans la Comté, laissez votre monde derrière.

Il avait une porte tout à fait ronde comme un hublot, peinte en vert, avec un bouton de cuivre jaune bien brillant, exactement au centre. Cette porte ouvrait sur un vestibule en forme de tube, comme un tunnel, un tunnel très confortable, sans fumée, aux murs lambrissés, au sol dallé et garni de tapis ; il était meublé de chaises cirées et de quantité de patères pour les chapeaux et les manteaux. Le hobbit aimait les visites. Le tunnel s’enfonçait assez loin, mais pas tout à fait en droite ligne, dans le flanc de la colline – La Colline, comme tout le monde l’appelait à des lieues alentour- et l’on y voyait maintes petites portes rondes, d’abord sur un côté, puis sur un autre. Le Hobbit n’avait pas d’étages à grimper: chambres, salles de bains, caves, dépendences (celles-ci nombreuses), penderies (il avait des pièces entières consacrées aux vêtements), cuisines, salles à manger, tout était de plain-pied et, en fait, dans le même couloir. Les meilleures chambres se trouvaient toutes sur la gauche (en entrant), car elles étaient les seules à avoir des fenêtres, des fenêtres circulaires et profondes, donnant sur le jardin et les prairies qui descendaient au-delà jusqu’à la rivière.

Ici, l’auteur introduit les coutumes des Hobbit, et établit ainsi les normes. le trou évoque quelque chose attenant à de la discrétion, mais il n’est nullement question ici de se cacher ou d’avoir peur, juste de tranquillité. Les Hobbits aiment s’enfoncer dans la terre, pour avoir de l’espace, du luxe, du repos. Les valeurs sont celles de la paix, et évoquent un monde plutôt sage, et plutôt vieux. Pour un enfant, cette vision du monde est celui de ses aînés.

Ce hobbit était un hobbit très cossu, et il s’appelait Baggins. Les Baggins habitaient le voisinage de La Colline depuis des temps immémoriaux et ils étaient très considérés, non pas seulement parce que la plupart d’entre eux étaient riches, mais aussi parce qu’ils n’avaient jamais d’aventures et ne faisaient rien d’inattendu. On savait ce qu’un Baggins allait dire sur n’importe quel sujet sans avoir la peine de le lui demander. Ceci est le récit de la façon dont un Baggins eut une aventure et se trouva dire et faire les choses les plus inattendues. Il se peut qu’il y ait perdu le respect de ses voisins, mais il y gagna… eh bien, vous verrez s’il y gagna quelque chose en fin de compte.

Les Baggins évoqueront pour notre génération les Dursley, qui sont “parfaitement normaux, merci pour eux”. Encore une fois, pour un enfant, ce monde est plein d’ennui. Il n’y a aucune transgression par laquelle grandir et s’affirmer, juste des règles, et un cycle bien établi. Les parents ne sont pas surprenants, surement pour une question absurde de stabilité, mais pour les enfants à chaque bêtise correspond une morale prédéfinie, qu’il peut prévoir.  Pourtant, dans ce monde, il existe apparemment autre chose, un hobbit aventureux. Qui gagne quelque chose. Que gagne-t-on alors à être différent ? Le seigneur des anneaux nous montera un Bilbo vieux, dans son trou. Il est donc revenu ici pour vivre, et être adulte. Il vivra même plus vieux que les autres. C’est comme-ci en achevant la quête vers l’indépendance et l’individualité, il avait gagné le droit d’être plus adulte que les adultes. Car vieillir et obéir ne veux en rien dire que l’on devient mature. Beaucoup d’adulte alors obéissent à la société comme ils obéissaient  à leurs parents, ou se rebellent contre la première comme ils l’ont fait contre leurs aînés. Beaucoup d’adultes sont de grands enfants, trop vieux pour grandir, condamnés à mourir inachevés. Les bonnes règles, c’est celles qui respectent tout le monde, y compris soi même. Et Gandalf vient ainsi briser l’ordre apparent :

– Gandalf, Gandalf ! Dieu du Ciel ! Pas le magicien errant qui donna au Vieux Took une paire de boutons de diamant magiques qui s’agrafaient d’eux-mêmes et ne se défaisaient que sur ordre exprès ? Pas le personnage qui racontait dans les réunions de si merveilleuses histoires de dragons, de géants, de la délivrance de princesses et de la chance inespérée de fils de veuves ? Pas l’homme qui faisait des feux d’artifice si parfaits ! Ah, je me les rappelle, ceux-là ! Le Vieux Took les donnait la veille de la Saint-Jean. Splendides ! Ils s’élevaient comme de grands lis, des gueules de lion ou des cytises de feu et restaient longtemps suspendus dans le crépuscule.

Vous pourrez déjà remarquer que M. Baggins n’était pas aussi prosaïque qu’il se plaisait à le croire, et aussi qu’il aimait beaucoup les fleurs.

– Mon Dieu ! poursuivit-il. Pas le Gandalf qui fut responsable de ce que tant de garçons et de filles bien tranquilles aient pris le large pour de folles aventures ? Cela allait de grimper aux arbres à rendre visite aux elfes – ou à s’embarquer sur des navires pour d’autres rivages ! Dieu me bénisse, la vie était tout à fait inter…, je veux dire qu’à un moment vous avez bien perturbé les choses par ici. Je vous demande pardon, mais je n’avais aucune idée que vous étiez toujours en activité.

– Et où voudriez-vous que je fusse ? dit le magicien. Enfin…, je suis tout de même content de voir que vous vous souvenez un peu de moi. Vous semblez garder un bon souvenir de mes feux d’artifice, en tout cas, et ce n’est pas sans espoir. De fait, en considération de votre vieux grand-père Took et de cette pauvre Belladone, je vous accorderai ce que vous m’avez demandé.

Ce que veut Bilbo, c’est ce qu’il essaye de fuir. Il demande à Gandalf de partir, car ici les gens sont calmes. Mais la foule n’est pas lui, et la norme non plus. Il s’applique à lui-même ce que pense le plus grand nombre, et parait effrayé que l’on découvre quelque chose de différent chez lui. Pourtant, spontanément, il s’enthousiasme des feux d’artifices, des aventures et des histoires. Ces histoires qu’il connait si bien, alors qu’elles racontent exactement ce qu’il fuit : l’aventure. Ces histoires qui par leurs actions véhiculent des drames, des valeurs et des leçons, qui rendent tous les petits enfants un peu plus grand.

– Je vous demande pardon, mais je ne vous ai rien demandé.

– Si ! Par deux fois maintenant. Mon pardon, je vous l’accorde. En fait, j’irai jusqu’à vous lancer dans cette aventure. Ce sera très amusant pour moi et très bon pour vous – sans compter le profit, très probablement, si vous réussissez.

Ecouter des histoires et des leçons, imiter nos parents et les contenter, tous cela n’a jamais fait grandir. Apprendre de l’expérience des autres, si nous en entendons suffisamment, permet de comprendre la diversité, la dureté et la complexité du monde.Toute parole est un bagage pour l’enfant, et c’est surement pour cela qu’il faut choisir ses mots avec soin. Cette valise grandit avec eux, et sera une arme redoutable pour la grande aventure. Car un jour vient le temps pour chaque Hobbit de quitter son trou, et d’affronter la quête qui le mènera vers lui-même, et vers sa vie.

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