Le voyage de Chihiro : Il faut toute une enfance pour grandir.

A l’occasion de la sortie sur Netflix du Voyage de Chihiro, il est temps pour nous de revenir sur cette oeuvre majeure, emblématique de l’enfance pour beaucoup. Ce thème est d’ailleurs central dans l’histoire, qui suit une jeune fille peureuse et maladroite dans son incroyable aventure, de l’autre côté du tunnel.

Chihiro est une enfant, et comme tous les enfants, elle joue et elle boude. Comme tous les enfants, elle joue et a peur de l’inconnu. Son aventure commence d’ailleurs ici. Ses parents, qui forment son cadre proche et la maintiennent en sécurité,  font fausse route. Ils tournent trop tard, et se retrouve dans une forêt. C’est à l’intérieur cette faille dans l’ordre paisible des jours que l’inconnu se faufile.

Attention, SPOILER!

L’opposition entre ville et nature est omniprésente dans l’oeuvre, mais elle n’est pas singulière pour autant. L’opposition nature/civilisation est un mécanisme récurrent dans la littérature comme dans le cinéma, permettant à la fois de montrer les dérives de la société, mais aussi de jouer sur des vitesses, des couleurs et des systèmes de communication différents. Ici, la nature marque l’inconnu, elle s’oppose aux maisons bruyantes, éclairées, qui vivent leurs journées normalement. Entre les arbres, au bout du chemin, il y a la nuit. Comme si ce monde-là vivait selon son propre cycle. Entre le monde des hommes et la forêt, il y a des petits autels :

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Ils forment la barrière entre les deux univers, à la fois ville et nature. Autrefois, ils étaient le lien entre les hommes et les esprits, mais les premiers semblent avoir oubliés les seconds, et ces petites maisons reviennent maintenant à la nature. Une fois passé cela, la forêt continue, et le tunnel apparaît :

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Il est une version titanesque des petites maisons précédentes, comme si dans ce monde-là il en existait un autre, oublié lui aussi. Le père de Chihiro remarque que le ciment  a l’air récent, pourtant, ce lieu est inconnu, et rongé par le temps. Mais lequel ? Nous avions déjà parlé dans un article sur Narnia de la différence entre temps psychologique et temps réel. Le temps réel, c’est celui des parents, des déménageurs, de la voiture et du monde autour. Le temps psychologique ici, reste une théorie. Mais il pourrait être celui dans lequel Chihiro plonge, sans ses parents, celui de ce monde, de ce ciment récent déjà vieux, qui pourrait vivre plus vite que tout le reste. Le tunnel rappelle bien sûr tous ces passages iconiques de la littérature, le trou où tombe Alice en premier. Tout comme elle, Chihiro sombre dans un monde obscur et différent, où il lui faudra faire ses preuves.

Avant l’aventure cependant, il y a l’hésitation. Chihiro ne veut pas aller de l’autre côté. Ses parents ont appris à faire avec l’imprévu, mais elle ne l’accepte pas. La possibilité de rester seule en terrain connu lui parait cependant plus dure que d’être avec ses parents dans le tunnel, et elle cède. Pourtant, elle se retrouvera vite seule. Elle qui était derrière et traînait des pieds, sera devant, sans personne pour lui tenir la main. Mais ceci, quelque chose nous le laissait deviner dans une séquence précédente :

Ici, Chihiro s’oppose à ses parents, une première démarche de courage chez cette petite demoiselle. Sur le plan, elle n’est pas seule cependant : une statue à double face est à côté d’elle. Cette statue possède deux visages identiques, tous les deux souriants. Effrayée par cette vision, la jeune fille choisira de suivre ses parents. Mais avant cela, elle passera par une position qui est très semblable à celle de la statue, comme si… Mais allons un peu en avant, tout à la fin même, lorsque la famille revient à la voiture :

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Ici, la statue n’a plus qu’une face. Elle est tourné vers la voiture, vers l’extérieur, et est plus âgée, plus abîmée, elle ne sourit plus autant, mais parait assez sereine pourtant. La statue du départ pourrait alors être en lien avec la jeune fille, qui comme tous les enfants, aime jouer, mais a peur de l’inconnu. La statue serait alors d’un côté contente que le temps réel se suspende devant le tunnel, et de l’autre côté impatiente d’aller dans ce dernier, et ainsi plonger dans ce temps psychologique. Une fois celui-ci écoulé, il ne resterait alors plus que le temps réel, que l’on aborde avec l’expérience des rêves et la sérénité d’enfants qui grandissent.

Dans le monde au-delà du tunnel, la jeune fille ne fait pas que prouver sa valeur : elle rencontre aussi une multitude de personnages qui représentent des modèles, des exemples.  Ses parents transformés en porcs, ils deviennent un exemple à ne pas suivre : il ne faut pas oublier d’avoir parfois peur de l’inconnu, et de voir des esprits dans chaque coin d’ombre. Animaux, ils deviennent aussi des parents impuissants, et l’enfant est obligé de faire sans le cadre normal qu’il connait. Line devient aussi la grande soeur que Chihiro n’a pas. Une figure protectrice et bienveillante, mais bloquée dans le monde au bout du tunnel. Piégée, elle ne peut pas vivre et exister, elle est un autre exemple à ne pas suivre. Le sans-visage est pour Chihiro une personne, elle le reconnait et lui parle, semblant l’apprécier. Mais il vit en imitant les autres, et n’est finalement qu’un tas de mimétismes absurdes et superficiels. Il est un autre exemple à ne pas suivre. Le bébé-rat, la grenouille et tout l’entourage du personnage est ainsi fait, de morceaux d’elle même que seule la lucidité rend légitimes. Les deux grand-mères se complètent, et en leur donnant ce sobriquet, Chihiro les place en tant qu’aînées légitimes, avec l’affection et le recul que cela implique. Elles sont des guides, des exemples, et leur dualité permet de montrer qu’il y a du bon et du mauvais de chaque côté. L’important, c’est l’équilibre.

Chihiro devient Sen. Son nom volé, elle est obligée de joué le jeu jusqu’à qu’elle le récupère. Elle n’est donc plus elle même, mais un autre personnage, et l’aventure est ainsi faite qu’il faut vaincre pour rentrer chez soi. Quand elle ressort cependant, c’est avec Haku. Celui-ci a aussi retrouvé sa place par delà le tunnel, il touche à nouveau la réalité. Chihiro pourra donc le deviner dans chaque goutte d’eau qui l’effleurera, il est un ami qu’elle a pour tous les temps.

Main dans la main avec l’esprit de la rivière qui l’avait sauvé de la noyade, cet esprit qui déjà l’a aidé, plus petite encore, à contrer la mort, elle rejoint ses parents, puis le tunnel. L’aventure qu’elle a vécu seule lui a permis de grandir surement, mais elle tient encore le bras de sa mère pour traverser. Est-elle adulte alors maintenant ? Non, il faut plus d’une aventure pour franchir tout à fait le tunnel. Ainsi peut-être reverra-t-elle Haku souvent, en tant que Dragon, pour pouvoir seule affronter enfin l’inconnu. Ce jour-là, où elle pourra enfin se retourner et traverser seule l’ombre, alors le dragon redeviendra un courant, et la vie réelle englobera tous les mondes, et toutes les aventures.

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