Point de Discours : Dumbledore, un entretien d’embauche et une limace à corne.

Dans l’univers de Harry Potter, il y a les gentils, les méchants, et toutes les nuances entre ça. Slughorn, pour le coup, verse tour à tour dans les deux extrêmes, à coup de bienveillance, stupide naïveté, courage et lâcheté. Tout un monde, qu’on vous dit. Aujourd’hui nous allons analyser la scène de rencontre entre l’ancien directeur de Serpentard et Harry, un grand moment d’angoisse à vivre en famille.

Pour ceux qui n’aura pas le livre imprimé sur les synapses, voici le premier extrait (mais honte à vous) :

“Et bien, comment vas-tu, Horace ?” Demanda Dumbledore. “Pas si bien que ça,” dit soudainement Slughorn. “Un cœur fragile. Sifflant. Des rhumatismes, aussi. ‘Peux pas bouger comme avant. Bah, c’était à prévoir. Les vieux jours. La fatigue.” “Et cependant tu dois avoir bougé assez vite pour préparer un tel accueil en si peu de temps,” dit Dumbledore.

Après avoir démasqué son vil manège de dissimulation, Dumbledore se lance dans un étrange jeu avec Slughorn : celui de la persuasion. De premier instinct, il est commun de penser que c’est en diminuant une personne qu’on prend de l’emprise sur elle, mais ici il s’agit pour l’espiègle directeur de faire exactement l’inverse. Alors que Slughorn fait remarquer qu’il vieillit, Albus lui rétorque calmement qu’il est très prompt encore à appliquer une bonne méthode de survie, et ce n’est que le début.

“Tu n’as pas pu avoir plus de trois minutes ?” A moitié irrité, à moitié fièrement, Slughorn corrigea, “Deux. Je n’ai pas entendu mon sortilège d’intrusion se déclencher, je prenais un bain. Mais,” ajouta-t-il sérieusement, “les faits restent ce qu’ils sont. Je suis un vieil homme, Albus. Un vieil homme fatigué qui a bien mérité une vie tranquille et confortable. Cela, il l’avait certainement, songea Harry en regardant la pièce. Elle était guindée et encombrée, même si on ne pouvait pas la qualifier d’inconfortable; il y avait là des chaises moelleuses et des repose-pied, des bouteilles et des livres, des boîtes de chocolats et des coussins bien rembourrés. Si Harry n’avait pas su qui habitait là, il aurait parié pour une vieille femme riche et maniaque.

Slughorn ne peut s’empêcher de prendre le compliment sur son ingéniosité, mais il sent le piège : admettre qu’il est encore en forme, c’est admettre qu’il peut se battre, ou qu’il est un lâche, et moult gens évitent de se définir ainsi, bizarrement. Il avoue donc qu’il est rodé à la tâche, et appuie de nouveau sur sa vieillesse, mais pas que : il glisse subrepticement la notion de mérite. Il MERITE le calme, induisant qu’il a travaillé et donné pour.  Harry ne manque alors pas d’observer qu’effectivement, même dans la fuite, Slughorn vit dans un certain luxe. On dépasse la notion de mérite, c’est de l’ordre du besoin. Si dans un moment aussi trouble l’homme s’entoure de trivialité, il y a fort à parier que son prix est celui du confort qu’il lorgne. Son intérieur ne reflète pas sa peur, juste ses vices et envies.

“Tu n’es pas encore aussi âgé que moi, Horace,” dit Dumbledore. “Et bien, peut-être que tu devrais toi-même penser à la retraite,” dit Slughorn avec franchise. Ses yeux groseille avaient remarqué la main blessée de Dumbledore. “Je vois que tes réflexes ne sont plus ce qu’ils étaient.” “Tu as tout à fait raison,”dit sereinement Dumbledore en secouant sa manche pour révéler le bout de ses doigts brûlés et noircis ; à leur vue, Harry eut un frisson dans le bas du cou. “Je suis indubitablement plus lent qu’avant. Mais d’un autre côté…” Il haussa les épaules et écarta les mains, comme pour dire que l’âge avait aussi ses avantages, et Harry remarqua un anneau à sa main saine qu’il n’avait jamais vu Dumbledore porter auparavant : il était large, de fabrication assez grossière, fait de ce qui semblait être de l’or, et était serti d’une lourde pierre noire fendue en son milieu. Les yeux de Slughorn restèrent également un moment sur l’anneau, et Harry vit un léger froncement de sourcils plisser momentanément son front.

Encore une fois, Dumbledore contrecarre les arguments de Slughorn, en effet, pour arguer l’argument de l’âge, encore faut-il être l’aîné. Mais le directeur a sur son rival de discussion plusieurs avantages : il est une figure d’autorité, plus vieux, plus expérimenté, et pourtant toujours actif. Slughorn essaye bien de dire à Dumbledore qu’ils ont tous les deux l’âge de la retraite, et cela vient du fond du cœur, mais là encore, la suite le perd. En effet, en avouant que oui, il vieillit et se blesse, le directeur admet premièrement qu’il a besoin d’aide, et ça ça touche le pathos, et deuxièmement il montre qu’il a quand même gagné une jolie bague, et ça ça touche la curiosité. En effet, l’environnement immédiat de Slughorn a montré qu’il était superficiel, mais avec choix et luxe. La vue d’une bague qui apparaît soudain à la main d’un grand sorcier ne peut que donc attiser sa curiosité, à moins bien sûr qu’il ne connaisse déjà l’objet…

“Alors, toutes ces précautions contre les intrus, Horace… Sont-elles là pour les Mangemorts ou pour moi ?” demandant Dumbledore. “Qu’est ce que les Mangemorts voudraient d’un pauvre vieux bonhomme décrépit comme moi ?” “J’imagine qu’ils voudraient que tu retournes tes innombrables talents en les utilisant pour contraindre, tuer et torturer,” dit Dumbledore. “Est-ce que tu essaye de me faire croire qu’ils ne sont pas encore venus recruter ?” Slughorn regarda Dumbledore d’un œil menaçant pendant quelques instants, puis murmura, “Je ne leur en ai pas laissé l’opportunité. Je déménage sans cesse depuis un an. Je ne reste jamais au même endroit plus d’une semaine. Je vais de maison moldue en maison moldue – les propriétaires de cet endroit sont en vacances aux îles Canaries c’était très agréable, je serai désolé de partir. C’est plutôt facile une fois qu’on sait faire, un simple sortilège de gel sur ces alarmes anti-cambriolage absurdes qu’ils utilisent à la place des scruptoscopes, et s’assurer que les voisins ne vous remarquent pas en train d’apporter le piano…” “Très ingénieux,” dit Dumbledore.

Ici, il s’agit de choisir son camps. Slughorn est-il avec ou contre Dumbledore ? Il commence par détourner la question, en demandant ce qu’on pourrait bien lui trouver, mais le directeur n’est pas dupe : il lui énumère une à une toutes les atrocités auquel son pouvoir pourrait participer, au cas où son goût pour le luxe venait à lui montrer l’opportunité sous un angle plus charmant. Mais sous la main de Voldemort, il serait un bourreau. Slughorn se défend alors en arguant qu’il est lucide, et qu’il fuit cela. Il n’a même pas attendu que l’on lui pose le dilemme pour savoir qu’il ne souhaitait pas avoir du luxe à ce prix. Il fuit, et son intelligence est vouée à cette praticité nécessaire. Il doit être invisible des moldus comme des Mangemorts, il est devenu un fantôme avant l’heure.

“Mais ça semble être une vie plutôt fatigante pour un vieux bonhomme décrépit à la recherche d’une vie tranquille. Mais si tu venais à Poudlard…” “Si tu es sur le point de me dire que la vie serait plus paisible à cette satanée école, tu peux économiser ta salive, Albus ! Je vis peut-être caché, mais de drôles de rumeurs sont arrivées jusqu’à moi depuis le départ de Dolorès Umbridge ! Si c’est ainsi que tu traites les professeurs ces temps-ci…” “Le professeur Umbridge s’est attiré des ennuis avec notre harde de centaures,” dit Dumbledore. “Je crois que toi, Horace, tu aurais mieux à faire que de faire irruption dans la forêt et traiter une horde de centaures en colère de ‘sales métis’.” “Elle a vraiment fait ça ?” dit Slughorn. “Quelle femme stupide. Je ne l’ai jamais aimée.” Harry gloussa et Dumbledore et Slughorn se tournèrent vers lui. “Désolé,” dit Harry précipitamment. “C’est juste… Je ne l’aimais pas non plus.”

Dumbledore ne manque donc pas de montrer à Slughorn que sa tranquillité est factice, et que sa retraite n’est définitivement pas de son âge. Il a peut-être encore du luxe, mais craindre l’enlèvement n’est une vie pour personne. Pourtant le serpentard voit le dénouement venir, et refuse tout net de rejoindre Poudlard. En même temps avec un prof mort quasi tout les ans, ça aide pas à rendre les propositions d’emplois attrayantes. Mais plutôt que de parler de Quirell, mort avec Voldemort en colloc’, ou Lockhart, amnésique au dernier degré, Slughorn prend l’exemple d’Ombrage. Pas de bol, c’est la seule qui a un peu mérité de mourir, heu, cherché la merde, heu, pris des positions discutables. Dumbledore explique donc que traiter les gens d’hybrides de mes deux c’est pas très charlie, et là tout le monde rigole ha ha la bonne boutade. Du coup, l’idée fait son petit bonhomme de chemin : premièrement, si Slughorn n’insulte pas une minorité, il ne court à priori aucun danger, et deuxièmement, il est quand même vachement sympa ce jeune Potter, il a même des points communs avec lui. Incroyable. Fabuleux. Bizarre. Pinçon. De circonstance. Gras double.

Dumbledore se leva subitement. “Tu t’en vas ?” lui demanda Slughorn immédiatement avec espoir. “Non, je me demandais si tu ne verrais pas d’inconvénient à ce que j’utilise ta salle de bain,” répondit Dumbledore. “Oh,” fit Slughorn, visiblement déçu. “Deuxième porte à gauche dans l’entrée.” Dumbledore quitta la pièce à grands pas. Après que la porte se soit refermée derrière lui, tout fut silencieux. Après un moment, Slughorn se remit sur ses pieds sans sembler savoir quoi faire. Il jeta un regard furtif à Harry, puis s’approcha du feu et y tourna le dos, réchauffant son large derrière. “Ne crois pas que j’ignore pourquoi il t’a amené,” dit-il brusquement.

Petit moment malaise et pathos. Dumbledore sait bien que ses arguments, aussi sceptiques ou ingénieux qu’ils soient, ne viendront pas à bout de la détermination de Slughorn. D’ailleurs, celui-ci espère clairement que le directeur parte. Mais un élément clé vient de rentrer en jeu : Ribéry Harry Potter. Et Slughorn le sait, c’est un atout de poids. Non seulement Harry représente un luxe qu’il envie, mais il lui évoque aussi sa mère, il le renvoie ainsi à sa tristesse et à sa propre culpabilité. Lily, il l’adorait, et peut-être aurait-il agit autrement, elle aurait élevé son fils. Tous les coussins rembourrés du monde et les plus fins chocolats ne remplacent pas ça. Coup dur pour Slughorn.

Harry regarda à peine Slughorn. Les yeux humides de Slughorn glissèrent de nouveau sur la cicatrice de Harry, cette fois-ci en englobant aussi le reste de son visage. “Tu ressembles beaucoup à ton père.” “Oui, on me l’a dit,” dit Harry. “Excepté tes yeux. Tu as…” “Les yeux de ma mère, oui.” Harry l’avait entendu si souvent qu’il trouvait ça un peu énervant. “Hmpf. Oui, bien. Quand on est professeur, on ne devrait pas avoir de favoris, bien sûr, mais elle en était une. Ta mère,” ajouta Slughorn en réponse au regard interrogateur de Harry. “Lily Evans. Une des plus brillantes à qui j’aie jamais enseigné. Pleine de vivacité, tu vois. Une jeune fille charmante. Je lui disais souvent qu’elle aurait dû être dans ma Maison. Je récupérais toujours des réponses très effrontées en retour. “Quelle était votre maison ?” “J’étais le directeur de Serpentard,” dit Slughorn. “Ah, nous y voilà,” dit-il rapidement en voyant l’expression du visage de Harry, et en agitant un doigt trapu devant lui, “ne me reproche pas ça ! Tu dois être à Gryffondor comme elle, je suppose ? Oui, c’est en général comme ça dans les familles. Pas toujours, cependant. Tu as déjà entendu parler de Sirius Black ? Probablement… Les journaux en ont parlé ces dernières années… Il est mort il y a quelques semaines…” C’était comme si une main invisible avait tordu les entrailles de Harry et les serrait fort. “Eh bien, en tout cas, c’était un grand copain de ton père, à l’école. Toute la famille Black était passée par ma Maison, mais Sirius a fini à Gryffondor ! Quel dommage… Il était doué. J’ai eu son frère, Regulus, quand son tour est venu, mais j’aurais aimé avoir la paire.”

Ici, Slughorn confirme ce qu’on a déjà pressenti : Harry est l’argument décisif. Il a les yeux de sa mère, qui la font directement rentrer dans la conversation. C’était d’ailleurs son audace que le professeur appréciait, cette audace qu’il n’a plus lui-même. Il aurait aimé l’avoir dans sa maison pour ses qualité, mais fuit les défauts de cette même maison qu’il ne sait affronter. Et Harry est encore là, sans avoir besoin de rien dire. Slughorn se rappelle tout seul ce qu’il aimait, ce qu’il a perdu et l’apogée de son luxe qui a déchu aussi. Il aimait collectionner, chaperonner, connaitre ces élèves qui sont devenus le sommet, l’élite de ce monde. Il était la pour pousser les meilleurs, et jouissait ensuite des privilèges du mécène, du maître, et de la satisfaction d’avoir donner au monde ce qu’il a de meilleur. Mais que se passe-t-il lorsqu’on a aussi permis le pire ? Mais que se passerait-il s’il aidait aussi Harry ? Harry qui est un peu Lily, mais Harry qui est aussi le sauveur. Harry qui rachètera ses fautes, tout en lui redonnant le goût d’un luxe perdu, qui a fané avec les lys d’octobre.

Articles recommandés

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :